Dans le massif du Mont Joly, capsule le business de l'or blanc est en passe de s'emparer du dernier espace vierge d'aménagements touristiques. Officiellement, recipe c'est « pour sauver les Contamines ».

Cela fait des décennies que l'on en parle, mais cette fois-ci le projet de liaison des domaines skiables de Saint-Gervais et des Contamines avance et pourrait bien aboutir d'ici 2012. Le Syndicat d’aménagement intercommunal du Mont Joly (SAIM) vient de ressortir des fonds de tiroirs une vieille idée pour relier les deux domaines skiables. Cette fois-ci, exit la liaison via l'Aiguille Croche et Megève imaginée en 2006 et place à la construction d'un télésiège et d'une piste de liaison par le flan est du Mont Joly (2 525 m). A terme, c'est le fragile équilibre encore présent dans le massif du Mont Joly qui serait menacé avec cette disparition programmée du dernier espace par encore totalement colonisé par le business de l'or blanc dans le secteur.

De l'Aiguille Croche au Mont Joly...


Depuis les années 1980, les projets de liaisons des domaines skiables de Saint-Gervais et des Contamines se succèdent les uns après les autres, avec comme ambition de faire, à terme, du Val d'Arly – une fois la liaison avec l'Espace diamant également réalisée – le plus grand domaine skiable du monde en terme de kilomètres de pistes. Mais jusqu'à maintenant, aucun n'a abouti. En 2006 pourtant, l'un deux était plutôt bien avancé, avant de tomber à l'eau suite à l'intense mobilisation du collectif Pays du Mont-Blanc Nature, des chasseurs et des habitants du pays du Mont-Blanc qui dénonçaient alors de « graves impacts environnementaux » (voir la VDA n°6 été 2006). A l'époque, le projet envisageait de poser une plate forme d'arrivée d'un gros porteur au sommet de l'Aiguille Croche ainsi que deux télésièges reliant Côte 2000 à Mont Joux. « Le dossier n'avait pas été officiellement déposé. On nous avait fait comprendre qu'il n'avait aucune chance d'aboutir », rappelle Jean-Marc Peillex, maire de Saint-Gervais et directeur du SAIM depuis 2008.

Malgré cet échec et contrairement à ce que beaucoup d'habitants du pays du Mont Blanc avaient imaginé, le projet de liaison des domaines skiables n'a pas pour autant été abandonné par le SAIM. Et aujourd'hui, c'est à nouveau le projet d'une liaison par les crêtes du Mont Joly qui a la cote chez élus, celui là-même qui avait été abandonné quatre ans plutôt. Le principe en a été acté l'an passé lors d'une réunion aux Contamines par les quatre conseils municipaux des communes composant le SAIM (Saint-Gervais, Contamines, Megève, Demi-quartier). « Ce projet est la seule hypothèse encore possible pour relier les deux domaines... et ironie de l'histoire, nous revenons au premier projet imaginé il y a 30 ans », explique Jean-Marc Peillex. Le 9 novembre dernier, l'Association pour la sauvegarde du massif du Mont Joly (ASMMJ) apprend que ce projet est à l'étude, avant d'en obtenir la confirmation début décembre, et de décider d'organiser en quelques jours une manifestation sur le parking du Bettex, à Saint-Gervais à l'occasion du lancement de la campagne médiatique La Montagne à l'état pur le 11 décembre, afin de montrer son opposition.

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L'ASMMJ dénonce un projet qui « avance en catimini et à bonne allure » et craint que les aménageurs tentent d'éviter la procédure contraignante d'Unité touristique nouvelle (UTN) imposée par la Loi montagne en découpant leur projet. « La première étape est malheureusement en cours avec le déplacement du très vieux télésiège du Nant-Rouge et la création de pistes à proximité du Col du Joly, aux Contamines. La deuxième étape sera la création d'un télésiège et d'une piste de liaison par le flanc est du Massif, ce qui ne nécessiterait qu'une seule étude d'impact ! », détaille Laurence Mathey de l'ASMMJ. Jean-Marc Peillex assure de son côté que le projet est actuellement seulement dans sa phase administrative : « par quelles procédures sommes-nous concernés avec ce projet ? », et que rien n'est encore décidé : « nous en sommes encore au stade de l'étude ». Le tracé exact de la liaison ne serait pas encore connu. En revanche, on peut d'ores et déjà affirmer qu'il emprunterait le flan est du Massif du Mont Joly, reliant le domaine des Contamines par le secteur du Veleray et celui de Saint-Gervais par le secteur du Mont Joly. Le maire de Saint-Gervais envisage une mise en service effective de la liaison d'ici un à deux ans, en rappelant que « si ce projet ne se réalise pas, il n'y aura plus rien du tout ! » 

La faune sauvage sacrifiée ? 

Même si Jean-Marc Peillex assure que « le projet a beaucoup évolué depuis le précédent et qu'il prend désormais en compte tout ce qui a été dit sur les questions environnementales, sur les risques naturels et sur la protection de la faune », l'annonce de la colonisation du dernier versant du Mont Joly encore « sauvage » par le business de l'or blanc inquiète au pays du Mont-Blanc. C'est que la réalisation d'un tel projet impacterait fortement le secteur – déjà réduit à quelques centaines d'hectares au milieu des milliers d'hectares d'aménagements touristiques, à en croire les écologistes et les chasseurs. On y trouve actuellement près de 650 ongulés et de nombreuses espèces d'oiseaux protégées, sans compter tous les passereaux sédentaires ou migrateurs. « Il faudrait protéger toute cette faune sauvage au lieu de vouloir la détruire. On commence juste à récolter aujourd'hui le fruit de notre travail entamé il y a quarante ans », explique Arthur Forlin, garde-chasse dans le secteur. En fait, c'est tout l'écosystème qui serait perturbé à terme, la faune sauvage ne faisant jamais bon ménage avec la présence des pistes, des skieurs, des dameuses des pylônes et des câbles des remontés mécaniques.


Les oiseaux, par exemple, heurtent très facilement ces derniers, se retrouvant alors bien souvent morts ou désailés. « Ce ne sont pas les seuls touchés ! Ces secteurs sont aussi les dernières et indispensables zones d'hivernage pour les chamois et les chevreuils... et s'il y a des milliers de skieurs au milieu, ils ne sauront pas où aller », ajoute-t-il. Skieurs qui ont aussi toujours la fâcheuse habitude de jeter leurs cigarettes et leurs papiers gras quand ils sont sur les remontées mécaniques : « on les retrouve l'été au pied des télésièges... vous n'imaginez même pas le nombre ! Ce qui est sûr c'est que toute cette magnifique zone va être polluée ». C'est, semble t-il, le prix à payer pour relier les domaines skiables de Saint-Gervais et des Contamines. « Nous sommes passés d'un projet grandiose de plusieurs dizaines de millions d'euros (celui par Aiguille Croche NDLR) au projet le plus consensuel possible et raisonnable, aussi bien économiquement, environnementalement, qu'en terme de sécurité », objecte Jean-Marc Peillex. Rien que ça.

Sauver le village des Contamines ?

Pour le directeur du SAIM, ce projet de liaison serait, aussi et surtout, indispensable pour la survie des Contamines. « Si la station n'a pas une ouverture sur d'autres stations, et si rien n'est fait, elle va mourir d'ici quelques années... Une station avec 120 km de pistes, même en France, ça devient de plus en plus difficile avec la concurrence », annonce-t-il. Pourtant, la fréquentation ne semble pas en chute libre ces derniers années aux Conta', bien au contraire, car souvent le domaine est ouvert ici et pas de l'autre côté à Saint-Gervais et Megève. « C'est vrai ! Mais le problème, c'est que les gens viennent skier à la journée : on n'attire plus les touristes sur une semaine. L'argent dépensé va essentiellement aux remontés mécaniques et plus dans le village... dès lors, on ne fait plus vivre les gens ! », rétorque Jean-Marc Peillex. Laurence Mathey estime de son côté que « le vrai problème est ailleurs et que tout le monde le sait ici. Ce qui ne va pas, c'est le foncier et le coût de la vie pour les jeunes et les familles qui ont de plus en plus de mal à s'en sortir et à pouvoir vivre chez eux ».

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Par ailleurs, selon la société de conseil Protourisme (Le Progrès 28/12/2010), 55% des personnes qui partent en vacances à la montagne l'hiver ne font pas de ski, tandis que chez les 45% de skieurs, la durée moyenne de ski sur une journée est de 4 heures en moyenne contre 7h30 en 1980. Autrement dit, les touristes sont de moins en moins nombreux à skier dans nos stations, et en plus ils skient de moins en moins longtemps. Pendant ce temps, on construit toujours plus de remontés mécaniques pour avoir des domaines skiables de plus en plus vastes. Pour Laurence Mathey, le projet de liaison n'est tout simplement économiquement pas rentable : « c'est juste du marketing pour se targuer d'avoir un grand domaine ». Jean-Marc Peillex ne s'en cache pas : il s'agit « surtout d'un atout marketing pour faire venir les touristes et sauver les Contamines », reconnait-il, tout en précisant que « cette liaison permettra aussi à de bons skieurs de se faire plaisir... sauf en cas de mauvais temps »... puisque, effectivement, le secteur du Veleray (et son téléski) ont la réputation de ne pas être souvent ouvert. L'important n'est pas là pour le maire de Saint-Gervais, car « il faut que cela devienne un atout économique ».

La fuite en avant du tout ski alpin ?

Qui dit domaine skiable plus vaste et accessible directement dit généralement prix des forfaits plus élevés, mais selon Jean-Marc Peillex cela ne sera pas le cas une fois la liaison des domaines skiables de Saint-Gervais et des Contamines réalisée. « L'investissement pour ce projet ne sera pas supérieur en coût à celui du remplacement d'un télésiège comme ça été le cas cette année à Saint-Gervais et aux Contamines... et ces nouvelles remontées mécaniques n'ont pas entraîné une augmentation des prix : il n'y a donc pas de raison que ce soit le cas avec la liaison », explique-t-il. Et d'ajouter ensuite : « de toute manière, les sociétés de remontées mécaniques ne fixent pas librement les prix... les élus ont leur mot à dire, et je suis favorable à ce que l'on reste avec des prix abordables ». « Des prix abordables » qui s'élèvent pour la saison 2010-2011 à 37, 50 euros pour une journée et 200 euros pour la semaine sur le domaine Evasion Mont Blanc. Autant dire que ces « prix abordables » ne le sont pas pour nombre de Savoyards qui ne peuvent pas aujourd'hui faire du ski alpin pour des raisons financières. « C'est un loisir onéreux pour classes aisées et moyennes supérieures », confirme Didier Arimo, directeur de Protourisme (Le Progrès 28/12/2010)


Au delà de la simple question technique de ce nouveau projet de liaison des domaines skiables, c'est en fait l'avenir réservé à nos montagnes qui inquiètent certains habitant du pays du Mont-Blanc. « Dans le secteur, toute la moyenne montagne est déjà aménagée pour le ski alpin : tout a été sacrifié pour lui. Mais la montagne, ce n'est pas que ça ! A un moment donné, il faut s'avoir s'arrêter dans la fuite en avant du tout ski alpin et essayer d'avoir une vision d'ensemble pour notre territoire », s'alarme Laurence Mathey. C'est que le projet actuel de liaison par les crêtes sacrifierait l'un des derniers espaces de randonnée estivale et de ski de randonnée du secteur au cadre encore préservé : c'est-à-dire où une partie des parcours ne sont pas sur des pistes, avec des terrassements, sous les câbles et les pylônes des remontées mécaniques. « Est ce que cette fois-ci cela vaut encore le coût d'investir des millions d'euros pour détruire la montagne ? », se demande Arthur Forlin. Evidemment, la question ne pose pas en ces termes pour Jean-Marc Peillex. Pour lui, c'est plutôt « comment sauver les Contamines ? » et la liaison par les crêtes du Mont Joly serait la seule solution. « Et même s'il y aura toujours des gens qui ne seront pas d'accord, le rôle des politiques, c'est de prendre la meilleure des décisions possibles et la plus consensuelle possible », se défend-t-il. En ces temps où l'on ne parle à tout bout de champs de « démocratie participative », les élus ne devraient-ils pas, au lieu d'arguer sans cesse la défense de l'intérêt général, plutôt organiser un véritable débat public avec les habitants pour décider ensemble des projets qui impactent le devenir du pays du Mont Blanc ?

Mikaël Chambru

 

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