Le Tour de France a inspiré les grandes plumes du journalisme quand il passait par la Savoie. Retour sur leurs récits épiques en commençant avec Albert Londres.

A l’occasion du lancement de la 99ème édition du Tour de France, drugs parti le 30 juin de Liège en Belgique, rx La Voix vous propose de revivre des temps forts de l’histoire de la Grande Boucle en Savoie à travers les écrits d’écrivains de renom. D’Albert Londres à Antoine Blondin, illness la plus grande course cycliste au monde a de tout temps inspiré et fasciné les plumes majuscules, prouvant ainsi qu’on pouvait associer cyclisme et littérature, chronique sportive et envolée lyrique. Nous sommes donc allés déterrer ces documents rares, voire oubliés, que nous mettrons en ligne tout au long du Tour de France avec un principe simple : pour fêter trois semaines de courses du Tour 2012, trois récits d’étapes épiques en Savoie.

Partie une : le Tour de France 1924 vu par Albert Londres

En 1924, le Tour de France en est déjà à sa 18ème édition, et ce malgré quatre années d’interruption dues à la guerre, quand Albert Londres débarque couvrir la course pour l’un des quatre grands quotidiens français d’alors : Le Petit Parisien. C’est l’époque où les journaux sont rois et affichent des tirages qui laissent rêveur : plus de deux millions d’exemplaires quotidiens pour le Petit Parisien. Albert Londres - dont les reportages en Russie soviétique sous l’ère Léniniste ou sur les fronts de 14 en Serbie, Grèce ou encore Albanie, ont eu un certain écho -  n’est plus totalement un inconnu. Celui qui donnera en 1933 son nom à un prix récompensant les meilleurs journalistes francophones, découvre cependant le Tour avec des yeux d’enfant. Il n’hésite pas à dénoncer l'impitoyable et intolérable exigence physique réclamée aux cyclistes, parle de « Tour de souffrance » et crée l’expression, depuis restée dans la légende, des «  Forçats de la route. » Il faut dire que, encore mal dégrossis, les tours d’alors confinent plus au tour de force qu’à la balade bucolique. Un parcours tracé à la faux et qui suit scrupuleusement les contours de l’Hexagone, des étapes qui dépassent régulièrement les 400 kilomètres, des vélos en plomb lancés sur des routes qui ne connaissent pas encore le bitume et ressemblent à des chemins vicinaux défoncés. Pas de changement de vitesse non plus pour gravir des cols truffés de poussière et de caillasse. A Paris, le vainqueur est italien, Ottavio Bottechia vint à bout des 5 425 kilomètres et 15 étapes à la vitesse moyenne de 24,250 km/h… Le deuxième est à 35 minutes, le troisième 1 h 32, le dixième à plus de 3 heures…

C’est dans la 11ème étape, Besançon-Gex, qu’on retrouve Albert Londres témoignant du franchissement de l’Isoard et du Galibier par ces hommes qui selon les mots du reporter, « ne semblaient plus appuyer sur les pédales, mais déraciner de gros arbres ».

 


Grenoble, 12 juillet 1924

Cela porte simplement le nom de « dix » et de « onze ». Ce n’est pas compromettant. Lorsque l’on fait le tour de France en quinze étapes, il est naturel qu’on en arrive un jour, d’abord à la dixième, ensuite à la onzième. Ainsi va l’événement dans un ordre de choses établi. Il s’agit cependant d’une bagatelle : de la traversée des Alpes. C’eut été tout à fait bien, si ces soixante hommes, en croix sur leur bicyclette, n’eussent aujourd’hui manqué de conscience : ils ne sont pas allés se planter au sommet du mont Blanc !  Alors, à quoi sont-ils bons ?...

Voici, toutefois, ce que j’ai vu dans la montée et la descente de l’Isoard et du Galibier. Quand ils les gravissaient, ils ne semblaient plus appuyer sur les pédales, mais déraciner de gros arbres. Ils tiraient de toute leur force quelque chose d’invisible, caché au fond du sol, mais la chose ne venait jamais. Ils faisaient : « Hein ! Hein ! » comme les boulangers la nuit devant leur pétrin. Je ne leur parlais pas, je les connais tous, mais ils ne m’auraient pas répondu. Quand leur regard rencontrait le mien, cela me rappelait celui d’un chien que j’avais et qui, avant de mourir, en appelait à moi de sa peine profonde d’être obligé de quitter la terre. Puis ils baissaient de nouveau les yeux et s’en allaient, courbés sur leur guidon, fixant la route, comme pour savoir si les gouttes d’eau dont ils la semaient étaient de la sueur ou des larmes.

Ce spectacle se nomme une partie de plaisir. Ainsi en ont décidé les journaux de la région. Le départ des populations du Dauphiné et de la Savoie s’effectuerait cette nuit, à minuit quarante-cinq, pour le Galibier. Il y aurait au sommet un souper froid, une coupe de champagne, le tout pour quarante-cinq francs.

Les coureurs montent toujours. Brunero, l’Italien qui fait le Tour pour la première fois, me  demande d’une voix coupée :

-       Est-ce encore long, le Galibier ?

-       Je crois que c’est le bout, dis-je.

Dix minutes plus tard, je l’entends poser la même question à Thys. Thys répond : « Oui » d’un mouvement de tête. « Oui », c’est encore long.

Sur la pente de l’Isoard, Alavoine, l’année dernière, tomba, resta inanimé et perdit la course. Il s’en souvient :

-       J’ai peur ! me crie-t-il.

Et, en roue libre, coupant le vent, il dévale, l’œil anxieux.

Je me suis arrêté au bas d’une grande côte. En trombe, un par un, je les vois descendre.

-       J’ai peur ! me crie un routier d’une voix grelottante.

En voici un autre :

-       J’ai peur ! me crie t-il.

J’ai l’air d’être là, dans ce tournant, pour les ramasser en morceaux.

En voici encore un, il va si vite qu’il m’envoie du vent en passant :

-       J’ai peur ! me crie t-il.

Mais l’un freine, il zigzague, il va dégringoler, il se colle contre le talus qui lui rabote la cuisse, mais le talus le cale.

Je vais vers lui ; sa chaîne est cassée :

-       J’avais un peu d’avance aujourd’hui. Ah ! misère de misère !

Il regarde sa chaîne :

-       Comment est-ce que je vais arranger ça ? Il faudrait une enclume.

Il prend un gros caillou et un petit. Le gros est l’enclume, le petit est le marteau.

- Si je puis réparer, je me saoule à l’arrivée !

La réparation ne va pas :

- C’est des choses à abandonner…

Ce routier est Ercolani, le natif de Froges, qui attend son enfant :

-Pourvu que ce soit un garçon,  je lui mettrai le nom de Benjamin.

- Pourquoi ?

- Parce que je suis le benjamin du Tour : j’ai vingt et un ans !

Il parvient à réparer.

- Je suis heureux, dit-il.

D’autres routiers dévalent. Cela lui rappelle son malheur :

-       Aujourd’hui, j’étais bien parti, j’aurais pu gagner un peu de classement…Comme ça, je suis redressé !

Sa chaîne est raccommodée. En remettant sa roue, il me demande :

-       Vous n’êtes pas docteur aussi ? Vous auriez pu m’expliquer comment que ça se fait que je n’ai pas encore mon enfant. J’avais tout, tout, commandé chez le pharmacien avant de partir. Les médicaments vont se pourrir !

Il saute en selle :

-       Ah ! Ils ne m’auront plus pour le Tour de France… Je suis trop jeune ça me vide. Je recommencerai quand j’aurai vingt-cinq ans…

Mais il repart et file comme un zèbre qui aurait aperçu un lion câlin ! Si Ercolani n’a pas reçu un télégramme à Gex, je lui en fabrique un : l’inquiétude de ce gosse n’a que trop duré. Sur la route, un grand diable me fait des signes. Sa bicyclette est à terre. Son genou droit est emmailloté. J’arrive sur lui, ses cuisses sont labourées de blessures. C’est Collé :

-       Quel malheur ! moi qui me réservais pour après-demain !

Collé est Genevois. Tous se réservent pour l’étape qui les amène dans leur pays. Ainsi, Muller guette Strasbourg, Goethais guette Calais, Collé guettait Genève, c'est-à-dire Gex. Les Genevois traversent la frontière par milliers pour voir gagner Collé :

-       Je suis tombé dans une voiture, pardi ! Quel malheur, monsieur ! quel malheur !

-       C’est une auto ?

-       Non, un campagnard avec sa « bourrique ».

Collé me montre le certificat d’un docteur : « Enflure volumineuse au genou, plaies multiples »…

-       Qu’est ce que vous voulez que je fasse avec ça ?... Quel malheur ! C’est la course à la mort, ce travail-là !... Enfin, j’espère qu’on fera tout de même la souscription à Genève…

Collé a abandonné. Que voulez-vous que devienne sur la route cet homme qui ne peut plus avancer ? Je le prends dans ma voiture. Collé, en acceptant a commis une grave faute, paraît-il. Quand un coureur ne peut plus courir il doit au moins marcher ! Il est question de lui infliger cinq cents francs d’amende !

A sa place, je me serais tué sur le coup. Comme cela, il n’eût pas enfreint le règlement ! Voici la lanterne rouge. C’est le nom que l’on donne au dernier. C’est Rho, dit Annunzio. Il est difficile de dire si Rho est plus maigre qu’obstiné. Rho remplace un boyau et semble réfléchir profondément.

-       A quoi pensez-vous si fort ?

-       J’y pense à signor Bazin…

M. Bazin est le chronométreur. A 21 h 41’ 3’ 2/5, M. Bazin presse sur un petit truc qui se trouve sur sa table, une montre de deux mille cinq cents francs. Alors il crie :

- Messieurs, le contrôle est fermé !

Il verrait d’Annunzio, à trois mètres, arriver ventre à terre, et lui faire le grand signe de la pitié et du désespoir, qu’il ne brocherait pas. M. Bazin sait ce que représente, dans la vie, un dixième de cinquième de seconde. M. Bazin est une espèce de coucou qui vit dans une horloge ! Rho était perplexe parce qu’il savait tout cela. Sans le cœur de pierre de « signor Bazin », il eût trouvé le sport bien plus joli…

Albert Londres

Article parut initialement dans Le Petit Parisien, le 13 juillet 1924.

 

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