Alors que les agriculteurs protestent contre le manque d'infrastructures pour les gens du voyage de passage, pill ceux qui vivent en Savoie n’arrivent pas à trouver un toit. Une réalité mise en lumière par ce documentaire.

Dans la Yaute, approved le non-respect du schéma départemental d’accueil des gens du voyage a entraîné cet été plusieurs occupations illégales de terrains agricoles par des communautés religieuses. Une vingtaine au total depuis le 1er juin, selon les services de l'Etat. A Machilly, Neydens et Perrignier dans le Chablais fin juin, entraînant une première manifestation d’agriculteurs et d‘élus locaux devant la Préfecture d'Annecy le 30 juin pour réclamer l’intervention du Préfet, critiqué pour son immobilisme (voir le reportage de Librinfo74). A Bonne ensuite mi-juillet, où un agriculteur a été victime d'une altercation avec un groupe de grand passage qui souhaitait s'installer en force sur ses terres. Puis fin juillet à Chavanod où 150 caravanes ont à nouveau occupé des terres agricoles, faute de réponse de la Préfecture (voir le reportage de Librinfo74). A chaque fois, ce sont les agriculteurs qui paient la note, voyant leur travail détruit et les dégâts non remboursés.

Le championnat de labour est une épreuve où la presse n’est pas invitée. Mais notre reporter est tombé dessus par hasard, shop découvrant ainsi un sport mécanique bien plus technique que la F1. 

Dimanche 14 août, price il fait beau et atrocement chaud au lieu-dit La Grobelle. Dans ce vaste champ sur les hauteurs de Jacob-Bellecombette, à un jet de patate de Chambéry, le soleil tabasse et brûle la couenne jusqu’à la déraison. Sous la tente chauffée à blanc, une centaine de personnes sont alignées autour d’un diot-frites-canettes de coca et de l’alibi équilibre alimentaire du jour composé d’une salade de tomates. En arrière fond, la sono crache de la dance des années 80 : « Aaaaahhhh, Macaréna ! », «Freak out, Le freak, c’est chic… » Mais dans ma tête trotte une autre mélodie, des plus singulières : « Le labour, j’suis pour… » Dans moins d’une heure, ces hectares verdoyants avec vue imprenable sur la croix du Nivolet, accueilleront la finale départementale de labour. En attendant, dans les rangs, les vannes virevoltent par dessus les plateaux repas : «Tiens, t’es là, toi ? Alors, quand est-ce que tu te qualifies, dans 10 ans, c’est ça ? »


Trois tracteurs, des frites et deux gars autour

Entre la poire et le fromage, la compète se fait et se redéfait à l’envie : « Si y’avait pas eu Marcel, c’est lui qui gagnait… Aux cantonales, il avait aucune chance, j’te dis… » Cette ambiance de kermesse de village, ou de 14 juillet sans les flonflons, ne doit pas me distraire du boulot. Une fois ma saucisse avalée, je sors de ma boîte et on finit par me présenter Baptiste Burnier. Le président des Jeunes Agriculteurs de Savoie a bien l’air jeune, mais agriculteur ça saute moins aux yeux. Il se lance à ma demande dans une description rudimentaire de l’épreuve à venir : « A l’époque, ces concours servaient à améliorer sa façon de travailler. Aujourd’hui, c’est surtout un prétexte pour perpétuer la tradition. » Puis d’ajouter, d’un air faussement anodin : « Mais, c’est un événement que l’on veut faire entre nous. Je ne préfère pas qu’il n’y ait pas trop de monde qui viennent ici. Je n’ai pas trop envie que les gens viennent et qu’ils aient de nous l’image de trois tracteurs, un stand de frites et deux gars autour… »

Non dits…

Prise sous un certain angle, cette remarque pouvait très bien sous-entendre : « Mais bon Dieu, qu’est-ce que vous faites là ? » Mais, est-ce une certaine forme de retenue (ou de méfiance) ou tout simplement une discrétion due à son statut au sein du syndicat ? Toujours est-il que l’homme eut le tact de ne rien me demander. Et moi, de toute façon, qu’aurais-je bien pu lui répondre ? La vérité ? Que, parti en goguette sur les flancs du Garnier, j’étais tombé nez à nez sur les panneaux annonçant la manifestation, que j’avais fini par suivre, pour je ne sais quelle raison, avant d’atterrir ici ? Quelle histoire ridicule ! Après quelques atermoiements d’usage, Baptiste finit par prendre congé me désignant du doigt un commissaire qui pourrait éclairer ma lanterne sur les détails techniques de l’épreuve à venir.

En ligne de mire la grande finale

Sur les coups de quatorze heures, les neuf concurrents, dossards sur les épaules se mettent en branle pour rejoindre leurs monstres mécaniques. La veille, ces pauvres diables avaient tout de même dû se farcir l’épreuve qualificative des cantonales, tout ça pour finir ici, devant un maigre bouquet garni constitué essentiellement de leurs familles et d’un rameau d’amis défraîchis. Maintenant, ils espèrent franchir un nouveau palier vers la finale régionale, avant de rêver, pourquoi pas, de la finale nationale, voire européenne…

Une donzelle nommée Gaëlle

Alors que les lames des charrues semblaient prêtes à éventrer le sol, je remarque amusé que le concurrent au dossard n°2 était, en fait… une concurrente. La donzelle, que sous un excès de chaleur je croyais avoir vue bottée jusqu’aux mollets et qui était en réalité chaussée d’une simple paire de tennis en toile, s’apprête à tenir son rang sans différenciation de classement  avec les hommes qui l’entouraient. Je m’approche d’un petit groupe qui paraissait l’encourager pudiquement et apprends de la bouche d’une dame qui se présente comme étant sa mère, qu’elle s’appelle Gaëlle Renaud, qu’elle sort tout droit du lycée agricole de Poissy en Haute-Savoie et qu’elle a tout juste vingt ans. « Mais, ça va être dur pour elle. Comme elle travaille presque tous les jours dans une coopérative agricole, elle manque de temps pour s’entraîner. Je ne la mets pas dans les chevaux gagnants », me précise-t-elle dans un élan de réalisme implacable. Terrible présage maternelle, puisque tout au long de l’après midi, la pauvrette sera comme poursuivie par une poisse tenace, enchaînant problème mécanique sur problème mécanique.

Un rendez-vous confidentiel

En tout cas, Baptiste avait dit vrai, l’événement semble bien des plus confidentiels. J’ai beau regarder autour de moi, il n’y a que des visages burinés, des hommes aux mains abîmées et à la silhouette un peu lourde. Pas un pécore que ce genre d’événement voit d’habitude débarquer par troupeaux entiers. Pas même l’ombre d’un de ces gratte-papiers correspondant local du journal du coin, c’est pour dire…

Super technique

Le premier sillon est tracé, mais je ne suis déjà plus là. Affalé à quelques mètres sous un arbre, je suis à la recherche de la moindre particule d’air, tout en découvrant la grille de notation que l’on m’a remise. L’attribution des points par les juges se fera sur des critères tels que : la terre est-elle attaquée par le soc sur toute sa longueur ? (3 points), l’absence d’herbe et de chaume sur l’ensemble du labour (10 points) ou encore, la jonction courts-tours fourrière est-elle droite, régulière et propre ? (3 points).  Le tout donnant un total sur 100 points. A la découverte du papelard, je n’avais pu m’empêcher de retenir un : « Bon Dieu, mais c’est super technique leur truc ! », qui provoqua aussitôt dans les rangs une vague de regards méprisants dans ma direction. Histoire de corser un peu la chose (ben voyons…), le labour s’effectue en trapèze. Des points de pénalité sont retranchés à la note finale au cas où le concurrent aurait la malheureuse idée d’améliorer son travail manu militari, de se faire aider d’un comparse planqué dans un bosquet ou encore trop content d’en avoir fini, de sauter du tracteur côté labour, bousillant ainsi son œuvre au passage. La dimension des pneus et le type de charrue (classique ou de compète) sont des considérations qui me passionnent presqu’autant que d’apprendre le prochain rebondissement dans l’affaire Strauss-Kahn, mais qui semblent ici avoir toute leur importance. Voilà, c’est en substance ce que mon cerveau asphyxié retiendra et ce n’est déjà pas si mal.

Heureusement Baptiste est là 

Quant au commissaire que l’on m’assigna, il passera son temps à s’excuser de ne pouvoir me répondre, tout occupé qu’il était à surveiller tout ce cirque. Et moi de le poursuivre et de maudire, à chaque nouveau revers, cette balade dominicale et cet instinct imbécile qui me précipitèrent dans cette galère surchauffée. Je perdais également une partie de l’après-midi à la recherche d’une vague connaissance. Une fille aux yeux clairs et à l’air apathique, espérant vainement l’interroger sur sa vision de jeune femme dans le milieu agricole. Mais, la belle des champs, s’était apparemment fait la belle. Heureusement il me restait Baptiste. Aussi patient avec moi qu’il est possible de l’être avec un novice qui ne comprend pas grand chose au monde qu’il découvre et le mitraille de questions aussi brillantes que : « Mais ça coûte cher un tracteur comme ça ? »

Une idéologie du labour ?

Les machines avaient beau multiplier les allers-retours, cracher leur gazole par tous les trous, et tracer leurs sillons, l’après midi commençait sérieusement à s’étirer en longueur et plus les minutes passaient, plus l’esplanade m’apparaissait comme une cocotte minute hostile et diabolique d’où je devais maintenant fuir au plus vite.  J’attirai alors Baptiste vers un coin de table, histoire de tailler une dernière bavette. J’avais en tête depuis le début cette image issue du documentaire Solutions locales pour un désordre global, où l’on voit un tracteur labourant profondément et un ingénieur agronome, Claude Bourguignon, comparant l’exercice à un viol de la terre. Mon esprit cynique se délectait d’avance d’une pareille sortie. Mais, le syndicaliste fut loin d’être déstabilisé et, face à sa réponse, c’est moi, qui restais un moment interdit : « Le film de Coline Serreau, oui je l’ai vu. J’ai trouvé qu’elle avait raison. Des fanatiques du labour, il y en a, c’est presque idéologique, mais je n’en suis pas un… D’ailleurs, chez moi, je suis en semi direct sur de l’orge et de l’épeautre.» Par cette simple phrase, il venait tout simplement de se désolidariser de l’événement en cours. Il était là pour « faire le job », un point c’est tout.

Si St Morey n’existait pas… 

Décidément, cet homme est donc bien plus profond que son t-shirt J’aime la campagne ne le laisse supposer de prime abord. Baptiste Burnier est aussi le champion des exemples saisissants, ainsi pour souligner les problèmes récurrents de communication dans le secteur primaire, il n’hésite pas à prendre Areva, le leader du nucléaire français, comme référence marketing : « Je ne sais pas exactement ce qu’ils vendent, mais ils sont très bon là-dedans… » Un peu plus tard, cette fois pour illustrer le rapport entre agriculture et industrie, il balance cette anecdote : « L’année dernière, on était sur une opération à Paris, sous la Tour Eiffel, on vendait des Tommes, des reblochons et du Beaufort. Au stand d’à côté, y avait des gars de l’Ain qui exposaient du Bleu de Bresse et du St Morey. Je vais les voir et je leur dis le fond de ma pensée sur ces fromages industriels. Là, l’un d’eux m’explique l’importance de ces grosses firmes. Sans elles, il aurait déjà dut lâcher son exploitation… » Et de conclure par un tonitruant : « En fait, si St Morey n’existait pas, certains agriculteurs ne seraient plus là. »

Une agriculture schizophrène

L’affaire est risible mais illustre bien, finalement, les tremblements schizophréniques qui secouent l’agriculture d’aujourd’hui. Perdu entre volonté de changer les choses, de retrouver de saines valeurs et la terrible impression que la seule façon de s’en sortir est de continuer à nous refourguer des produits bourrés de pesticides. Avec le sourire crispé de celui qui espère en profiter un maximum avant que tout cela n’explose en plein vol. Baptiste les connaît-il personnellement, ces spasmes nerveux ? Ce visage avenant cache-t-il un personnage tourmenté qui, lors de crises nocturnes, s’extirpe du pieu la fièvre au front avec l’envie de bousiller sa récolte et de finir vendeur de bracelet brésilien à  Honolulu ? En fait, il a l’air d’un gars honnête. Ce qui n’est déjà pas si mal. Et puis, avec sa barbe de trois jours, cette façon assez paisible d’aborder n’importe quel sujet, le regard plongé dans la ligne bleue des Bauges à la recherche d’une quelconque inspiration, le jeune agriculteur dégage un étrange mélange d’assurance et de bienveillance.

Vite, un lac !

Quant à son opinion à mon égard, je ne saurais la connaître exactement mais, à chacune de nos entrevues, l’expression de son visage paraissait trahir cette sempiternelle question : « Mais, d’où sort ce type ? » Après une poignée de main bien ferme, que l’on pourrait qualifier de campagnarde, mon esprit était accaparé par la seule envie de plonger mon corps tout suintant dans les eaux glacées du premier lac venu. Sans même me rencarder sur l’état de la compétition, je choisis donc l’esquive. Ca me semblait la seule chose à faire. Et puis, allez demander à un poulet cuit à l’étouffée, au moment de rendre son dernier souffle, d’avoir un quelconque intérêt pour le Championnat du monde de boules carrées.

Frédéric Delville

 

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