Devenus l'incarnation d'un vent de révolte contre le terrorisme qui a frappé Paris, les Charlies défilaient dimanche à Chambéry comme dans toute la France. Pour dire quoi ?

Après le massacre à Charlie Hebdo mercredi dernier et les prises d’otages meurtrières de vendredi, la France est descendue dans la rue ce dimanche. A l’unisson du pays, la Savoie, elle aussi, s’est mobilisée. A Chambéry la vague républicaine s’est engouffrée lentement à travers rues et boulevards, transformant pendant plus de 2 heures le centre de la cité des ducs en parcours sanctifié d’une immense procession silencieuse. En tête du cortège, les écharpes tricolores des Dantin, Giroud, Dord, Laclais et consorts et, dans leurs dos, le souffle brûlant d’un impressionnant serpentin multicolore composé d’une foule de près de 20 000 personnes. La Voix s’est fondue dans la mêlée afin de tendre l’oreille vers ce peuple jeté sur le pavé pour dire merde au terrorisme. Immersion au milieu des Charlies et de leurs états d’esprit.



« Ne pas sombrer dans la haine, le désespoir »

Claire, 59 ans, enseignante à Chambéry.

« Je suis dans une notion de résilience, il faut utiliser ces épreuves dramatiques pour ne pas sombrer dans la haine, mais au contraire se souder et être soi-même meilleur. Tout à l’heure à la télé J’ai vu une belle brochette : bouddhistes, musulmans, juifs, catholiques, main dans la main. Mais, l’être humain peut aussi être barbare, c’est un combat de tous les jours, il ne faut pas sombrer dans la haine, le désespoir. »


« Ceux qui ont fait ça ne sont pas des musulmans »

Ahmed, 66 ans, retraité à Chambéry.

« Content de voir qu’il y ait autant de monde dans ce rassemblement, mais c’est juste normal. Il y a eu des millions de gens morts pour la liberté, alors c’est la moindre des choses. Malheureusement, mes parents sont morts pour cette notion de liberté, alors j’espère que dans le monde tous les peuples se sentent concernés par ce qui se passe ici. Ce n’est pas normal que le Front National essaie de profiter de la situation, ils essaient de mettre les gens les uns contre les autres. Moi, je suis marocain et je suis aussi musulman, mais je ne suis pas pour ce type de violence. De toute façon, ceux qui ont fait ça ne sont pas des musulmans, mais j’ai un peu peur qu’on juge la communauté maghrébine, alors que tous ceux que je connais sont contre ces gens qui ont détruit des vies. »


« Marre de ces religieux qui nous imposent leur vision du monde »

Patrick, 36 ans, jardinier à Grésy-sur-Isère.

« Quand je pense à Cabu et Wolinski, je ne peux m’empêcher de pleurer. Mais, au-delà de tout ça, y’en a vraiment marre de ces religieux qui veulent nous imposer leur vision du monde. Je rentre d’Afrique où j’ai vu des femmes en burqa à tous les coins de rue, ici, l’année dernière c’était les manifs anti-mariage pour tous, et cette année cet attentat… En tant qu’athée, je me sens de moins en moins libre. Les religieux grignotent au fur et à mesure notre espace personnel. Je ne sais plus qui a dit : « Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas », mais il avait sacrément raison, malheureusement. Je ne sais pas ce que l’homme cherche dans la religion, peut être est-il simplement trop faible pour vivre sans tout ça ? »




« On n’était pas pour les caricatures »

Adam, 20 ans, étudiant à Jacob-Bellecombette, drapeau marocain sur les épaules.

« C’est bien ce qui se passe, cette mobilisation. Mais, je constate qu’il n’y a pas assez de maghrébins mobilisés. Moi, je suis juste venu dire que les terroristes qui ont commis ces actes ne représentent pas l’islam. Le problème c’est qu’hier c’était le 11 septembre, maintenant ça, et les Français vont nous regarder, nous, les maghrébins, de travers. Ces deux frères n’ont pas compris le message de l’islam… Enfin, je ne devrais pas les appeler « frères ». Après, dans notre communauté, on n’était pas pour les caricatures. Ils savaient que ça allait mal se passer, ils auraient dû se calmer un peu. Là, ça va trop loin, mais il y a deux ans, quand les locaux ont été incendiés, je n’ai pas cautionné, mais j’ai pu comprendre cette réaction. »


« Aujourd’hui, je ne vois qu’une France très propre sur elle »

Isabelle, 55 ans, cadre à l’Université de Savoie.

« Je suis venue, mais je ne me sens pas très bien. Aujourd’hui, je ne vois qu’une France très « propre sur elle », assez bourgeoise. Pas de gens de couleurs, pas de blacks, pas de musulmans, pas de femmes voilées. C’est sûrement très différent dans les grandes villes, mais ici c’est la province. Je pense que les étrangers ne sont pas acceptés, et donc ne se sentent pas français, pas intégrés. Il y a un vrai malaise dans cette société. Cette manif, c’est le monde des « bobos », on ne retrouve pas le monde qu’on voit à Carrefour, dans les bus ou à Chambéry le Haut. »


« Des cons qui tuent, c’est pire que tout »

Christelle, 60 ans, enseignante à Chambéry.

« Tristesse et incompréhension. Comment peut-on faire ça dans un pays de liberté d’expression ? Je suis enseignante et je prône la tolérance et la fraternité. J’ai fait écrire à mes élèves des poèmes sur ces thèmes. On vient ici parce qu’il y a des gens de toutes confessions. Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça, je ne comprends toujours pas aujourd’hui. Mes élèves ne comprenaient pas non plus, et j’étais incapable de leur expliquer. Il y a toujours eu des cons, mais des cons qui tuent, c’est pire que tout. Maintenant je veux rester optimiste. »




« Cela fait quand même un peu rigoler ce genre de "réveil citoyen"… »

Julia, 17 ans, lycéenne à Montmélian.

« Je me suis mise volontairement de côté pour regarder passer la manif parce que, même si je soutiens cet élan, je ne peux pas défiler à côté de gens qui pourraient être des fascistes et qui prônent la haine de l’autre. En plus, les politiques tirent la couverture à eux, puisqu’ils ont refusé de laisser leur place en tête de cortège à la Ligue des droits de l’Homme. Un jour comme aujourd’hui, c’est vraiment scandaleux. Après, le mouvement citoyen est beau, mais beaucoup de gens qui crient à la liberté de la presse ne lisaient pas Charlie Hebdo, n’achetaient plus de journaux depuis longtemps, et pour certains d’entre eux ne vont même plus voter… pour toutes ces raisons, ça me fait quand même un peu rigoler ce genre de "réveil citoyen"… »


« On en regretterait presque les hussards noirs de la République… »

Alban, 42 ans, archiviste à Chambéry.

« Au quotidien, j’aimerais que la laïcité soit plus respectée, que ce soit à l’école ou ailleurs. On en regretterait presque les hussards noirs de la République (sic)… Sinon, je suis très content, parce que je n’ai pas vu de bannières politiques. Je me sens à un simple rassemblement citoyen et c’est bien comme ça. Je lisais Charlie Hebdo, pas systématiquement, mais régulièrement, et ils (Les dessinateurs et rédacteurs décédés, ndlr) n’auraient pas voulu de récupération de la part des partis politiques. Cabu, Wolinski et les autres ont baigné notre génération et je pense que là où ils sont, ils aiment sûrement cet hommage. En revanche, je n’ai pas vu beaucoup de musulmans et de religieux en général. Pas d’amalgame ? Ok, mais il faut qu’ils montrent qu’ils défendent les mêmes valeurs que nous. »




« Du sang va encore couler sur les innocents »

Karine, 52 ans, bénévole à Chambéry.

«  Je ressens de la colère, de la rage et de la haine. Depuis mercredi, je dors très mal, je ne le cache pas. J’ai beaucoup d’émotion en moi. Je pense aux morts, à leurs familles et leurs enfants. Aujourd’hui, Les gens prennent de leur temps pour une bonne raison et c’est très touchant. C’est le temps du deuil, mais après, il faudra se battre. Il y aura d’autres attentats. Il n’y a pas que ces deux enfoirés, il y en a beaucoup d’autres. Je ne le cache pas, aujourd’hui je suis pour la peine de mort. Je vois un avenir très noir. Du sang va encore couler sur les innocents. Ce qui se passe dans ce pays en ce moment, c’est trop.»



« Je ne peux pas en dire plus, j’ai les larmes aux yeux, excusez-moi… »

Léa, 25 ans enseignante à Chambéry.

« Ca fait des frissons partout de voir tout ce monde. De voir qu’on est capable de s’unir. C’est une vraie joie. Après les jours noirs qu’on a vécus, on n’y croyait pas trop, mais c’est très puissant. Je ne peux pas en dire plus, j’ai les larmes aux yeux, excusez-moi… »


Propos recueillis par Delville Frédéric et Alexandre Hanot.

Photos : Pauline Caylac.



Pour aller plus loin dans l'analyse, lisez cette tribune de Michel Maffesoli, sociologue de la postmodernité.

 

Notre fil twitter

Vos produits savoyards

Bannière