L'écrivain Camille de Peretti a passé 24h aux urgences de l'hôpital de Chambéry, où certaines familles laisseraient leurs petits vieux quand vient le temps des vacances. Interview.

Camille de Peretti n’est pas seulement cette brune pétillante aux yeux azuréens, genre icône intello-glamour, que le magazine masculin L'Optimum avait intronisé en 2012 parmi les 100 femmes qui font le plus fantasmer les Français (sic). C’est surtout une stakhanoviste de l’écriture, auteur de cinq romans en moins d’une décennie. Le premier, Thornytorinx, qui traitait de l'anorexie (mal qu’elle connaît pour en avoir souffert), reçu le prix du Premier Roman de Chambéry en 2005. Cette année, elle était de retour au festival savoyard pour présenter Petit arrangements avec nos cœurs, mais aussi pour évoquer son immersion les 24 et 25 février derniers dans le service des urgences de Chambéry. Une expérience atypique dont elle a tiré un petit livre d’une vingtaine de pages, au texte brut, comme un instantané de cet effervescent double tour de cadran chez les urgentistes. A l’occasion du debrief’ de ces 24 heures, le 23 mai derrière les murs de l’hôpital chambérien, on a parlé avec elle de blouse blanche, de recherche de lits et de trancheuse à jambon.

Comment est née cette idée de passer 24 heures aux urgences de Chambéry ?

C’est l’hôpital de Chambéry qui a contacté le Festival du premier roman en lui parlant de cette idée. Les gens du Festival me connaissent bien car j’avais eu le prix du premier roman en 2005 et j’ai eu aussi l’occasion d’y revenir plusieurs fois en tant qu’invité. Ils savaient aussi que je passe beaucoup de temps à l’hôpital pour des raisons personnelles, car mon petit garçon y est hospitalisé… Donc, ils ont assez vite pensé à moi.

Et ce milieu des urgences hospitalières, vous le connaissiez ?

Ma mère est infirmière, mon beau-père, kiné, et j’ai écrit un livre sur les maisons de retraite, donc on peut dire que je connaissais assez bien tout ce milieu médical. Mais les urgences sont un monde à part. C’est une sorte de mini-hôpital dans l’hôpital. On y ressent moins que dans les autres secteurs la hiérarchisation, c’est beaucoup plus l’esprit de corps qui joue. Il n’y a pas de suivi non plus. Normalement, les patients ne viennent qu’une fois, ils y passent et c’est fini. C’est un « one shot » comme on dit.

Ca fait quoi d’enfiler une blouse blanche ?


C’était hyper-important. Se fondre dans le paysage. Evidemment, il y a le prestige de l’uniforme, et puis la tenue d’infirmière, c’est aussi le fantasme… (elle rit). Non, je rigole bien sûr ! Et comme j’avais un petit rhume, j’ai même enfilé un masque. Ensuite, la cadre des urgences m’a présentée à l’équipe. Au début, ça leur a fait bizarre de me voir écrire, mais j’essayais de ne pas être trop intrusive, et on finit par s’effacer. Je pouvais parler au personnel mais l’essentiel était de rester discrète. Quant à ma blouse blanche, elle nourrissait les commentaires des gens qui attendaient, du genre  « Qu’est-ce qu’elle fait celle-là ? », ou des remarques sur les fonctionnaires… Mais, je peux comprendre que ça interpelle de voir quelqu’un en tenue, assise, en train de prendre des notes alors que ça fait des heures qu’on patiente.

Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné ?

Ce qui m’a le plus étonnée, c’est le côté misère sociale. Avant de se rendre aux urgences, on se dit que ce qui va être dur, c’est de voir des fractures, du sang, alors que 80 % des cas relèvent de la misère sociale. Le personnel m’a d’ailleurs dit qu’ils comptaient plusieurs SDF parmi les habitués. C’était vraiment ce à quoi je ne m’attendais pas.

On parle aussi souvent du manque de moyen de l’hôpital public, vous l’avez ressenti ?

C’était flagrant. Les urgentistes passent leur vie à « chercher des lits ». Ce n’est pas non plus normal que les gens passent 5 heures à attendre. Aux urgences, pour le personnel le temps file très vite, parce qu’ils n’ont pas une minute à eux, alors que pour les patients le temps s’égrène très, très lentement. On m’a parlé aussi de cas de familles qui, au moment des vacances, viennent laisser leurs petits-vieux sous prétexte qu’ils vont mal, et les font hospitaliser pour qu’ils puissent partir tranquilles. Là, encore, ça décrit un manque de moyen, et une terrible misère sociale.

Une anecdote sur cette expérience ?


En fin de garde, un pompier est arrivé en tenant une boîte en plastique et a lancé à l’accueil : «  Accident de trancheuse à jambon… » . Le blessé le suivait livide, la main emmaillotée dans un linge… Et là, l’infirmier se tourne vers moi et me dit : «  Ca t’intéresse de voir ? » (elle rit nerveusement). A ce moment là, j’ai su que j’étais intégrée à l’équipe.

Vous avez réellement passé 24 heures sans dormir ?


J’ai dormi une heure et quart en salle de garde, enroulée dans un drap. On m’a dit : « Repose-toi un peu, on te réveillera s’il se passe quelque chose. » Je pensais être tranquille 3, 4 heures, mais très vite ils sont venus me réveiller me disant : « Il y a deux SDF qui se battent, il ne faut pas que tu rates ça ! » Entre ma garde et mon retour en train, quand je suis rentrée chez moi à Paris, ça faisait 43 heures que je n’avais quasiment pas dormi. Ca aussi ça a été une expérience.

Cet essai pourrait-il être le début d’un prochain roman ?


Comme je passe déjà beaucoup de temps à l’hôpital pour des raisons personnelles, je n’ai pas de distance, et c’est très délicat d’écrire sans recul. Cet essai restera donc le témoin de cette expérience unique, et de cette rencontre extrêmement sympathique avec le personnel… Bon, il aurait pu être plus long, mais on m’a commandé un nombre de signes précis, alors… Et puis, c’est un texte qui pourrait être mis en place pour faire patienter les gens aux urgences.

Propos recueillis par Frédéric Delville

Il est midi, j’ai passé 24 heures aux Urgences, de Camille de Peretti. tiré à 2 000 exemplaires, distribué pendant le Festival du premier roman et au sein de l’Hôpital de Chambéry, et encore disponible dans les locaux du Festival du premier roman au 237 Carré Curial à Chambéry.


 

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