Alors que France Inter fête ses cinquante ans, Le Jeu des 1000 euros vient de faire escale à Montmélian. Reportage dans la foule venue participer à cette émission emblématique de la radio française.

Ce 25 novembre en début de soirée, la Savoie tremble sous un froid de canard sibérien, et Montmélian se retrouve plongé dans le noir. Illuminé, François Mitterrand brille comme un phare. Par petites grappes, les retardataires se pressent vers cette salle communale au charme des plus spartiates. Mais qu’est-ce qui fait courir ces braves gens à l’heure où d’habitude on s'apprête à souper ? Tout simplement le plus ancien et le plus emblématique des jeux radiophoniques hexagonaux, Le Jeu des 1000 euros. A l'intérieur, la foule est là, mais l’ambiance est feutrée, presque religieuse. Sur la droite de la scène, devant un énorme bandeau France Inter, une table, deux chaises et l'animateur, Nicolas Stoufflet. Crane lisse comme une boule de billard, mutique, il semble se préparer à la façon d’un bonze tibétain. Rivés sur lui, têtes et regards attendent un mot, un geste, de ce maître de cérémonie de la culture estampillée Inter.

Il était une voix

Ce jeu a vu le jour le 19 avril 1958, au beau milieu de cette période économiquement faste baptisée pompeusement « Les Trente Glorieuses ». Sa première mouture, appelée 100 000 francs par jour (nom qui ne cessera d’évoluer au gré des mutations monétaires), est enregistrée sous un chapiteau dressé sur la place du marché du village du Blanc, dans l'Indre, et diffusée deux jours plus tard sur Paris Inter. Une équipe de deux candidats, des questions culturelles, et un peu d’oseille à gagner. Dès le début, on retrouve tous les ingrédients d’une recette ultra simple qui n’a pas évolué d’un iota.

Autres piliers du jeu, les animateurs, tel Lucien Jeunesse qui sillonnera la France dans tous les sens pendant 30 ans (c’est bien connu, les voyages forment la jeunesse…). Sa voix à la saveur inimitable prendra une telle place au sein des foyers français entre le steak et la purée de midi, qu’à son départ en retraite en 1995, France Inter, désarçonné, voudra supprimer le programme. Sous la pression des auditeurs et le poids des sacs postaux de courriers de protestation, l’émission reprit finalement à la rentrée de septembre. Avec, derrière le micro, Louis Bozon, qui y officiera 13 ans, jusqu’à son remplacement en 2008 par Nicolas Stoufflet.

La prise de la Bastille de 1986

Lentement, notre présentateur se lève. Veste noire, t-shirt blanc, jean et baskets lui confèrent l’allure d’un Monsieur loyal à la sauce streetwear. D’une voix calme et posée, il annonce que trois émissions vont être enregistrées ce soir, dont une « spéciale jeune ». C’est d’ailleurs avec eux que nous allons débuter les sélections.
- Y a-t-il des volontaires ?
Aussitôt une trentaine de "djeunes" investissent la scène plutôt sagement. La sélection peut débuter.
- Qui a écrit Les trois mousquetaires ?, lance Nicolas Stoufflet, micro dans une main, fiches dans l’autre.
Un grand gamin tout frêle a un mouvement de surprise de tête, comme stupéfait de connaître la réponse.
- Alexandre Dumas !
- Alexandre Dumas. Excellente réponse !
Guidé par Yann Pailleret, "Monsieur métallophone", il va se positionner près du mur de l’estrade. Et on poursuit.
- Que s’est-il passé le 26 avril 1986 ?
Silence dans les rangs. Puis un ado tente un peu bravache :
- La prise de la Bastille.
Le public éclate de rire. Personne ne trouve. C’était la catastrophe de Tchernobyl. A la question : Qui a peint Guernica ?  Un grand à capuche lève la main tout en cherchant encore le nom de l’artiste prêt à lui échapper :
- Heuuu… Pi…Picasso !
Il rejoint son pote déjà présélectionné, en lui tapant dans la main. Premier écrémage terminé. Ils sont neuf adolescents (huit gars et une seule fille) à finir alignés au fond de la scène, prêts à subir de nouveau la deuxième salve de questions. Faites feu !
- Les grognards étaient les soldats de…
- Napoléon !
C’est encore le grand tout frêle qui a dégainé le premier. Cette fois, ça y est, il est officiellement prié de bien vouloir faire le candidat. Et rejoint quelques instants plus tard par un garçonnet à la bouille rigolote, un certain Nasri.

A la moulinette culturelle

Sans perdre une minute, Nicolas Stoufflet appelle les volontaires pour les sélections seniors. Aussitôt une masse de gens se détache et converge vers l’avant de la salle dans un bruit mêlé de chaises en plastic bousculées et de crissement de chaussures. Ils doivent être une petite centaine à jouer des coudes, prêts à en découdre entre eux, et avec la Culture. Henri Kubnick, créateur du jeu en 58, pourrait être fière devant un tel spectacle. Quel fleuve borde le château de Chambord ? Dans quelle province espagnole se trouve St Jacques de Compostelle ? Le niveau est monté d’un cran. La tension aussi. Les bras se lèvent, tendus, les visages sont crispés, les réponses presque aboyées. Un homme apostrophe directement le maitre de cérémonie.
- Je l’avais dit en premier, et en levant la main.
Sans se défaire de ce flegme qui semble l’habiter en permanence, le présentateur prend le parti de s’excuser immédiatement de sa méprise, alors que les faits sont loin d’être limpides, et invite notre grognard du soir à rejoindre directement les autres qualifiés. Des cent prétendants, il en reste une vingtaine qui, une nouvelle fois, vont passer à la moulinette culturelle et ne seront bientôt plus que quatre. Les deux binômes qui passeront à l’antenne sont donc constitués, les enregistrements vont pouvoir débuter.

Pub gratuite

Ultime précaution de l’animateur se tournant vers les techniciens au pied de la scène : « C’est bon, ça tourne ? » Alors, emprunt visiblement d’une nouvelle énergie, Nicolas Stoufflet s’avance vers le bord de la scène, tend son bras gauche vers le public et délivre son cultissime : « Chers amis, bonjour ! » La foule lui répond. Tous ces rituels, codes immuables et rassurants, sont inscrits au plus profond de l’ADN du Jeu des 1000 euros.
Nous sommes le lundi 16 décembre 2013 (sic…) dans la ville de Montmélian, carrefour de la Combe de Savoie… Pendant que Nicolas Stoufflet continue son speech sur la ville étape du jour, notre voisin nous glisse, confident :  « C’est la meilleure publicité dont une ville puisse rêver. Vous vous rendez compte, pratiquement 2 minutes de présentation gratuite sur votre commune à une heure de grande écoute… Vous savez combien ça coûte ? » Bénévole à l’Office du tourisme de Challes-les-Eaux, il nous montre un dossier de candidature de la ville Thermale qu’il compte bien glisser au staff en fin de soirée. Bonne chance mon gars ! Il est vrai que le jeu reste l'émission radiophonique française la plus écoutée à 12 h 45, avec plus de 1,3 millions d'auditeurs quotidiens. De quoi susciter l’intérêt de municipalités qui rêvent de tirer le gros lot.

One man show

Derrière leurs micros, les premiers candidats en sont aux présentations d’usage. Jean-Paul, un grand brun élégant, s’essaye à l’autodérision :
- Je suis retraité, mais avant je ne faisais rien non plus, puisque je travaillais à La Poste… Eclats de rire dans la salle. Nicolas Stoufflet pouffe, mais garde le contrôle :
- Non, on ne peut pas dire ça. On salue d’ailleurs les nombreux postiers qui nous écoutent chaque jour. Et sinon, Jean-Paul, vous faites du sport ?
- Je pratique le tennis… Hélas,  pour ce sport qui ne méritait pas ça…
Les rires redoublent. C’est un véritable one-man show ! Mais fin de la rigolade, car voici venue l’heure des questions, toutes hautes en couleurs. Des bleues, des blanches, des rouges (plus cocardier, tu meurs !), classées suivants leur niveau de difficulté et la somme d'argent à gagner.  Qu’importe la couleur d’ailleurs, car les deux candidats du soir (enfin, du midi) expédient les affaires courantes. Alors qu’on peine à formuler mentalement deux ou trois vagues réponses exactes, rien ne semble pouvoir résister à ce duo infernal. A chaque bonne réponse, notre tibétain de présentateur fait un bond vers le bord de l’estrade et d’un geste ample de son bras gauche lancé vers le ciel incite la foule à applaudir à tout rompre. Et voilà déjà la question Banco, qui peut faire gagner 500 euros, ou perdre tous ses gains. Le public reprend en cœur : Ban-co ! Ban-co ! La question est tirée directement au sort entre plusieurs enveloppes par les candidats eux-mêmes.
- Quelle est la particularité de la phrase suivante : « Là où nous vivions jadis il n’y avait ni auto, ni autobus. Nous allions parfois voir un cousin dans un canton voisin » ?
Ding, ding, ding... Le mythique métallophone, sorte de xylophone qui joue les chronomètres néanderthaliens, égraine, mélodieux, les secondes, pendant que le maître de cérémonie relit la phrase encore plus lentement. Dernier ding, fin du temps. Il faut une réponse. Après concertation, Jean-Paul s’avance vers le micro, il n’a plus vraiment le sourire aux lèvres :
- C’est une phrase dans laquelle il y a toutes les lettres de l’alphabet.
L’animateur fait la moue.
- Eh, non ! C’est une phrase sans e. Question qui rapporte 45 Euros à notre auditrice. Et à demain, si vous le voulez bien.

« Allez Nasri ! »

A la pause entre deux enregistrements, deux jeunes sont allongés de tout leur long sur leur chaise. Barbes épaisses, cheveux en bataille et pull à grosses mailles, ils semblent tout droit sortis d’une ferme du Larzac des années 70 « J’écoute ce jeu avec mes parents depuis que je suis ado, confie Florent. Et mon père me disait qu’il l’écoutait déjà plus jeune, alors c’est sûr que c’est marrant de le voir en direct. » « Moi, d’habitude je l’écoute dans ma voiture, embraie son pote Gaël. J’ai même essayé de participer juste avant, mais ça n’a pas marché, problème de tempo… En tout cas, ce genre d’émission et son côté local, c’est très bien. »
Alors que la seconde équipe remporte le super Banco, et donc les 1000 euros, on tombe près du comptoir du bar (pourtant fermé) sur Béatrice Santais, la député-maire qui semble prendre un malin plaisir à observer le spectacle de loin. « J’écoute l’émission chaque fois que je le peux, assure-t-elle. Ce soir, il y a un vrai engouement populaire, c’est plutôt sain que les gens se déplacent pour ça au lieu de rester chez eux à regarder la télé… » Instinctivement, on pense au Meilleur pâtissier de M6 et à La belle et ses princes presque charmants de W9, diffusés le même soir en prime-time.
- Et vous trouvez les questions difficiles ?
- Au premier jeu, j’avais à peu près toutes les réponses, mais au deuxième c’était beaucoup plus dur. J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui ont gagné.
- Vous auriez pu participer ?
- Oui, si je n’avais pas eu de responsabilités politiques.
Plus absorbée par le spectacle sur scène que par nos questions, elle se retourne et lance un « allez Nasri ! » à l’adresse d’un des deux juniors en lice qui bute sur l’origine du mot toubib.
- Vous le connaissez ?
- Mais oui, c’est un Montmélianais.
Les jeunes ont fini par trébucher sur la destination méditerranéenne finale de la Nationale 7. Ils ont répondu Marseille. On aurait dit Nice. En fait, c’était Menton. Pas loin… Au bout de la route, ou plutôt en bas de la scène, on reconnaît Alain, une connaissance chambérienne, qui nous confie que les gagnants de ce soir sont des spécialistes des jeux faisant partie des clubs Questions pour un champion de la région. Sous-titrage : pas de surprise, ces types sont entraînés, de véritables stakhanovistes de la connaissance, des djihadistes du Trivial Poursuit.

La culture pour tous

Sur les planches encore chaudes, Nicolas Stoufflet reste un moment, occupé à signer des autographes. De bonne grâce, et visiblement pas trop affecté par l’exercice qu’il vient de terminer, il accepte à son tour de se soumettre à la question.

- Vous vous déplacez partout, mais avec une prédilection pour les bleds improbables, non ?

- C’est la force de la radio, on va dans tout type de communes, petites, moyennes, grandes, peu importe leur taille. On peut enregistrer dans un refuge, ou même en plein air si le temps le permet. Après, sur les 36 000 communes en France, il y a plus de petites, donc mathématiquement elles reviennent plus vite. Mais on va aussi souvent dans des villes… En fait, on va partout.

- Il y a un côté forain dans votre métier, vous apportez l’animation au cœur des villages.

- Oui, c’est exactement ça. La force de cette émission, c’est quelle est itinérante, et ça, c’est très important. Imaginons le même jeu à Paris, ça n’aurait pas du tout le même attrait. C’est vraiment une émission à part pour cela, la seule à se déplacer systématiquement partout en France.

- Vous ressentez quoi en traversant la France de long en large toute l’année ?

- Moi, personnellement ? J’ai une vision de la France un peu particulière, parce que j'apporte quelque chose d’heureux qui sort les gens de leur quotidien. Mais je vois aussi les rues désertes, les rideaux baissés sur certaines artères, on ressent aussi la crise. J’ai beaucoup d’admiration pour les maires des petites communes qui se battent pour maintenir l’emploi. On critique les politiques, mais l’écrasante majorité fait un boulot que je ne voudrais faire pour rien au monde.

- Vous voyez des différences de niveau culturel entre les grosses villes, le milieu rural, les ouvriers, les cadres… ?

- Je préfère le terme connaissance à celui de culture, car il y a une dimension élitiste dans ce mot, alors qu’en fait tout le monde est libre d’ouvrir un livre. La connaissance, c’est quelque chose qui s’acquiert par soi-même. Dernièrement, j’ai joué avec un employé qui était un véritable puits de savoir, car dès qu’il avait cinq minutes, il dévorait un bouquin. Après, c’est vrai que comme dans tous les jeux de questions, j’ai un paquet d’enseignants, mais on ne va pas non plus les empêcher de jouer… Et puis, on est sur France Inter. Peut être aussi que les ouvriers n’osent pas trop franchir le cap…

- Le Jeu des 1000 Euros fait penser au film Tandem de Patrice Leconte avec Jean Rochefort et Gérard Jugnot. On y voit la complicité du présentateur avec son technicien, mais aussi les hôtels miteux dans lesquels ils dorment, la solitude des deux hommes... Y a un peu de ça ?

- C’est une énorme caricature. Alors bien sûr, il y a des moments de solitude, quand on se retrouve par exemple au milieu des Pyrénées à chercher des chaînes, bloqués dans la neige. Et puis, ce film était aussi le reflet d’une époque. L’offre hôtelière s’est bien améliorée depuis. Aujourd'hui, même dans les régions isolées, on peut toujours trouver des chambres d’hôte de qualité.

La salle communale s’est vidée. Seul reste au pied de la tribune quelques courageux occupés à emboiter les chaises. Nous approchant de l’un d’entre eux :
- Vous savez combien vous en avez rangées ce soir ?
- Plus de 400, monsieur.

Frédéric Delville

Retrouvez les trois émissions enregistrées à Montmélian les lundi 16, mardi 17, et mercredi 18 décembre à 12h 45, et Le jeu des 1000 Euros avec Nicolas Stoufflet, du lundi au vendredi sur France Inter.

 

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