L’université de Savoie va se choisir un nouveau président. Deux candidats sont au coude à coude au terme d’une campagne où le chiffon rouge de la disparition n'a jamais été autant agité. Décryptage.

Publiée il y a peu sur notre site, la tribune de Noël Communod – conseiller régional Europe écologie les verts et président du Mouvement région Savoie – sur la mort programmée de l'université de Savoie a fait parler d'elle. Les colonnes du Monde nous ont même appris que Gilbert Angénieux – le président de la fac – avait été « piqué au vif en [la] lisant ». C'est que le conseiller régional écolo-régionaliste l'y accuse de fomenter « un projet de fusion à peine voilé [de la] jeune université de Savoie (…) de plus en plus dépendante des pôles universitaires grenoblois et lyonnais dans lesquels elle est appelée à être assimilée ». Communod n'est pas le seul à s'inquiéter. « C'est la question même du devenir de l'université de Savoie en tant qu'établissement autonome qui est posée », indiquait par exemple Christian Monteil – président du conseil général de Haute-Savoie – le 20 février dernier. La question de l’autonomie d'une université menacée par l'ogre grenoblois date en fait quasiment de sa création en 1979, mais elle est devenue ultra sensible depuis deux ans et anime en ce moment la campagne des élections univesritaires dont on connaîtra le dénouement le 17 avril prochain.

 2009 : l'université de Savoie rejoint le PRES grenoblois

Tout commence en 2009, l'année des 30 ans de la création de l'université de Savoie. Gilbert Angénieux décide alors de la faire entrer dans le tout jeune Pôle de recherche et d'enseignement supérieur (PRES) de l'Université de Grenoble créé le 23 juin 2009, d’abord en tant que membre associé le 15 octobre puis comme membre fondateur le 16 février 2010. Pour faire simple, ce PRES est une structure visant à rendre plus lisible et plus visible le paysage universitaire alpin à l’international. Impulsé dans le cadre des réformes successives de l’enseignement supérieur intervenues depuis 2006 – notamment la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) –, les PRES s'imposent dès lors comme les interlocuteurs principaux, quasi-uniques, du gouvernement dès qu'il est question de dotations budgétaires. Résultat, pas de PRES pas d'argent, comme quand l'université de Savoie n'avait pu que regarder les centaines de millions d'euros du Plan campus être investis à Grenoble.

En 2009, une partie du Conseil d’administration s’oppose pourtant à ce que l'université de Savoie lie son avenir aux facs grenobloises. « Il n'y avait aucun intérêt à rejoindre une structure anti-démocratique où l'on aurait encore moins de prises sur les décisions concernant l'avenir de l'université de Savoie et la possibilité de se battre pour garantir une fac pluridisciplinaire de proximité pour les jeunes Savoyards », raconte un administrateur de l'époque. Gilbert Angénieux lui-même n'était pas initialement un fervent défenseur de ce rapprochement, mais la crainte d'un isolement et d’un glissement vers une université de premier cycle finit par le convaincre de franchir le pas. L'agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur le fait d'ailleurs remarqué dans son évaluation de l'établissement savoyard en 2009 : « Soucieux de préserver une forte identité régionale, le schéma d’un grand PRES régional Rhône-Alpes avait la préférence de l’UdS. Malheureusement, ce schéma n’a pas été retenu et l’université a eu des difficultés à définir clairement sa stratégie ».

2010 – 2012 : un projet controversée d'université unique

Le 16 février 2010 donc, l'ensemble du Conseil d’administration du PRES – excepté une abstention – accepte de faire de l'université de Savoie un de ses membres fondateurs. Un pas significatif est alors franchi. L'université de Savoie joue désormais d'égal à égal avec ses alter ego grenoblois, tout du moins sur le papier. « Lors des CA, Gilbert Angénieux ne se positionnait jamais dans les débats et dans les affrontements entre les différents présidents d'universités sur le visage à donner à la recherche et à l'enseignement supérieur pour les années à venir. Systématiquement, ces interventions visaient à rappeler qu'il ne fallait pas oublier l'université de Savoie. Il était même le seul à défendre l'idée d'une université unique du Sillon Alpin conçu comme un mouvement d'expansion de Grenoble vers la Savoie, et non comme une aspiration et une concentration sur Grenoble », confie un ancien administrateur grenoblois du PRES. Or, cette position défendue par le président savoyard est loin d'être majoritairement partagée au sein du CA du PRES, qui ne s'est d'ailleurs jamais accordé sur le visage à donner à cette futur université unique, et encore moins sur l'opportunité même de la mettre en place.

En réalité, une partie de la communauté universitaire grenobloise plaide depuis des années pour la mise en place d'une université fédérale unique afin de lutter contre les logiques de mises en concurrences des facs impulsées par les réformes successives de l’enseignement supérieur. Mais, c'est en 2008 que le plan campus, via le projet Grenoble Université innovation (GUI) et ses millions d'euros, va lancer le processus et aboutir au PRES de Grenoble, qui n'a encore rien à voir avec une quelconque université fédérale unique. Arrive ensuite le pactole du Grand emprunt « Initiatives d’excellence » (IDEX) qui vise à créer cinq à dix campus à vocation mondiale. En juillet 2011, le projet grenoblois – auquel est rattachée l'université de Savoie – n'est pas retenu par le gouvernement qui lui demande de revoir sa copie pour le second tour. En cause selon le jury international, « [l'absence] de vision commune d’une université unique qui rassemblerait, positionnerait et mettrait à profit les forces principales de la région de Grenoble ».

Ce n'est qu'à partir de là – septembre / octobre 2011 – qu'émerge le projet d'université fédérale unique sur le Sillon Alpin, celui-là même qu'on retrouve dans le projet de Grenoble-Alpes université de l’innovation + (GUI+). « Il s'agissait d'une unité de façade afin de faire bonne figure devant le gouvernement pour remporter le jackpot,  témoigne un ancien administrateur grenoblois du PRES. En interne, les présidents des universités n'étaient pas du tout d'accord sur ce projet. L'UMPF, Stendhal et la Savoie y était favorable – les deux premières ayant tendance à envisager la troisième dans ce projet comme une futur antenne de Grenoble à l'instar de Valence – tandis que l'IEP et l'INPG était tout simplement contre, et l'UJF réservé. » Février 2012, nouvel échec pour l'IDEX grenoblois, tout comme pour le projet lyonnais. Quelques jours plus tard, Jean-Jacques Queyranne – président PS de la Région Rhône-Alpes – rebondit sur ce double échec pour remettre sur le devant de la scène l'échelle régionale : une université rhônalpine. Une position qu'il a réaffirmé le 28 mars dernier devant les responsables de l’enseignement supérieur de la Région, les invitant à « dépasser les antagonismes, dont nous sommes si friands dans notre pays, pour rechercher les complémentarités ».

2011 : réflexion pour une université de premier cycle

Entre temps, fin avril 2011, les inspecteurs de l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR) visitent l’université de Savoie, comme 25 autres établissements, dans le cadre d’une étude sur le développement des pôles universitaires de proximité (PUP). Pour faire simple, un PUP est une structure universitaire de premier cycle (classes préparatoires, BTS, IUT, licences et licences professionnelles) conçu comme un pôle de professionnalisation travaillant en réseau avec les grands centres universitaires régionaux dont ils seront une émanation. Cela ressemble étrangement à la perspective d'une université de premier cycle dont Gilbert Angénieux ne voulait pas deux ans plutôt. La CGT et la FSU redoutent alors « un saccage de l’université de Savoie » et s'interrogent : « la présidence se serait-elle donc évertuée à faire rentrer notre université dans le PRES de Grenoble et dans l'IDEX, soi-disant pour ne pas "rater le train", pour la voir réduite à l'état "d'émanation" ? »

Début juin, une partie de la communauté universitaire savoyarde tente donc de faire voter lors du CA de la fac une motion contre ce futur PUP savoyard. Gilbert Angénieux l’a refusé, tout en assurant ne pas vouloir que l'université de Savoie soit absorbée par celle de Grenoble. Une position qu'il a réaffirmée il y a quelques jours à l'occasion d’une conférence de presse organisée pour réagir à la polémique lancée par la publication de tribune de Noël Communod. Actuellement, ce PUP savoyard n'est plus d'actualité… ce qui n'a pas pourtant écarté de la campagne électorale universitaire la question de l’autonomie de l’université de Savoie.

2012 : une campagne électorale pour décider de l'avenir de la fac

Arrive alors 2012 et ladite campagne électorale. Gilbert Angénieux décide de briguer un second mandant. Face à lui, deux candidats : Denis Varaschin –  l'ancien vice-président de son CA –  et Laurent Ripart – directeur de l'UFR LLSH. En fait, les deux premiers prétendants ont des positions assez similaires quant à la place de la fac savoyarde – qu'ils affirment tous les deux vouloir sauver – au sein du paysage universitaire français, dans le sens où ni l'un ni l'autre ne remette en cause l'instauration d'une hiérarchie entre les universités depuis l'application de la LRU et la mise en oeuvre des PRES. Là où ils diffèrent en revanche, c'est sur les moyens d’y parvenir. Gilbert Angénieux opte pour le PRES de Grenoble et défend une université de Savoie au sein d'une université unique et fédérale sur le territoire de l'académie de Grenoble. Denis Varaschin plaide plutôt pour un PRES Rhône-Alpes qui aurait l'avantage de mieux protéger l'université de Savoie de par sa taille. « Ces différences minimes ont été exacerbées pour cacher des querelles de personnes, des heurts de personnalités et de style de gestion ayant émergés au cours des quatre dernières années », nous confirment plusieurs universitaires savoyards. Seul Laurent Ripart dénonce la logique de mise en occurrence des universités impulsées par la LRU et affiche clairement son opposition contre tout projet de fusion avec les établissements grenoblois.

Aujourd'hui, il n'existe donc pas encore d'université unique Grenoble-Alpes, mais un regroupement de six établissements au sein d'une supra-structure, le PRES Université de Grenoble dont l'objectif était de décrocher des financements du gouvernement... qui ne sont pour le moment plus d'actualité. Cette université unique n'existera donc peut-être jamais et l'université de Savoie ne se fera ainsi jamais manger par l'ogre grenoblois. Par contre, derrière l'agitation du chiffon rouge de cette disparition se cache peut-être le véritable enjeu  : la mutation de l'offre de formation de l'université de Savoie et la fin d'une université pluridisciplaire de proximité pour les Savoyards. Déjà, les lettres, langues et sciences humaines sont en très fort déclin, tandis que progresse très fortement les sciences économiques et gestion. Les IUT et les formations professionnalisantes prennent de plus en plus d’importance, tandis que la recherche jugée économiquement non rentable est délaissée de financement. C'est aussi le cas à Grenoble d'ailleurs.

Avril 2012 : un nouveau président pour l'université de Savoie

Le 27 mars dernier, les résultats sont tombés. Au CA, Denis Varaschin et sa liste « Tous les savoirs en réseau » (TSR) arrivent en tête avec 46,7% des suffrages dans les deux collèges des enseignants-chercheurs devant Gilbert Angénieux et sa liste « Pour l'université de Savoie » (PLS), qui récoltent 29,6% des voix. Enfin, Laurent Ripart et sa liste « Ensemble pour le service public d'enseignement supérieur » (ESPER) affichent un score de 23,7%. Dans les autres conseils, c'est également la liste TSR qui l'emporte largement devant les listes PLS et ESPER. Tout laisse donc penser que Denis Varaschin sera le prochain président de l'université de Savoie puisque sa liste a quasiment obtenu la majorité des suffrages. Sauf que c'est un petit peu plus compliqué que cela. D'où les tensions actuelles au sein de la fac. En fait, seul les dix-neuf membres élus du CA – les personnalités extérieures ne prennent pas part à ce vote – désignent le futur président. Et il faut la majorité absolue, soit dix voix, pour être élu.

Avec la prime de sièges attribuée à la liste arrivée en tête dans les différents collèges, le nombre de sièges ne correspond pas au pourcentage des suffrages récoltés par les différentes listes. Ainsi, Gilbert Angénieux dispose de six élus, Denis Varaschin de cinq et Laurent Ripart d'un seul. Il y a ensuite trois élus BIATOS (contractuels), dont les voix pour le choix du nouveau président devraient se répartir équitablement entre les trois candidats. Et puis quatre élus étudiants dont deux voix iraient pour TSR, une pour PLS et une pour ESPER. Au premier tour donc, il y aurait une égalité parfaite entre Gilbert Angénieux et Denis Varaschin, avec huit voix chacun... Laurent Ripart et ses trois voix joueraient donc les arbitres au second tour. A moins que d'ici là, les tractations en cours ces derniers jours au sein de la fac ne modifie la donne dès le premier tour qui aura lieu le 17 avril. Rien n'est donc joué. En cas d'égalité, un second vote est prévu lors du CA du 2 mai... et dans le cas où aucun des candidats ne dispose encore de la majorité absolue, l'université de Savoie se retrouverait mise sous tutelle.

Xavier Ardanaz

 

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