A Attignat-Oncin, pharmacy un des deux derniers tanneurs de France s’affaire à refaire une beauté aux peaux de crocodiles, de rhinocéros, de panthères ou de ce que vous voulez. Tant que la bête est réglo.

Si vous voulez voir girafes, rhinos, crocos, panthères, en tout plus de cent trente espèces de bétians (en savoyard dans le texte) de tous les continents, il vous faut venir à Attignat-Oncin, village paisible de Savoie à deux minutes du Lac d’Aiguebelette, comme disent les dépliants touristiques. Là, rassurez-vous, vous ne craignez rien, ces animaux ne sont pas à l’abade (idem), mais… en stock. Nous ne sommes pas dans un parc zoologique, mais à la Tannerie Rougy, l’une des deux dernières de sa sorte en France - le concurrent est dans le Perche. La Voix y est allée rencontrer les gérants qui nous ont parlé de leur métier. Mal vu par certains, il sont néanmoins héritier d’un antique savoir-faire.


Quitter la ville

C’est en 1976 qu’Antoine Rougy quitta la bonne ville de Lyon pour installer l’entreprise familiale, que son père avait créée en 1946, dans l’ancienne fruitière d’en-bas du village : une délocalisation avant la lettre en quelque sorte. « L’eau était trop chère à Lyon, se rappelle Antoine. Et là, il y avait la proximité d’un ruisseau. » Peut-être aussi moins de contraintes sanitaires que dans une agglomération. Ça, on peut le supposer. Toujours est-il que, depuis maintenant trente ans, il y exerce son commerce « économiquement viable ». Mais l’heure de la retraite ayant sonné, actuellement, il transmet tout son art acquis en plus de soixante ans d’expérience - « j’ai commencé à quatorze ans avec mon père » - à son successeur, Gérard Lerean, un quadragénaire qui, guidé par son amour de la chasse, a opté pour cette activité en guise de reconversion.

Des grizzlis, mais pas de loup

Cela demande quelques préliminaires. « Il faut une année de formation et encore deux ans de plus pour être véritablement autonome », explique Gérard. C’est que conserver en l’état la peau d’animaux morts n’est pas une mince affaire. La spécificité de la tannerie Rougy, en effet, c’est d’être un « atelier d’apprêtage en pelleterie », comprenez qu’il s’agit de préparer la peau et la fourrure des animaux destinés à être reconstitués par les naturalistes et les muséums. « Par exemple, j’ai apprêté la peau d’un rhinocéros pour le muséum d’histoire naturelle de Marseille », nous confie Antoine. Et son successeur d’ajouter qu’ils ont aussi beaucoup de chasseurs comme clients. « Avec l’attrait des trophées et le développement des safaris de chasse, on a des clients du monde entier. » Arrivent donc par caisses à Attignat-Oncin buffles, ours blancs, léopards, grizzlis, antilopes des Antipodes, « mais pas de loup de Maurienne qui lui est protégé ! » L’apprêteur, lui, n’y voit aucun signe funeste, bien au contraire. « Pendant vingt ou vingt-cinq ans, je n’ai plus vu de panthères. Et maintenant, on en reçoit à nouveau, signe qu’avec les fermes de chasse l’espèce n’est plus en danger. »

Pas de trafic

C’est bien là le paradoxe qui émeut tant les écolos décalés et déconcerte le professionnel avisé. Tous les animaux traités sont issus de tirs de sélection qui servent à gérer l’équilibre animalier et financier des espaces naturels. « Toutes les bêtes que l’on reçoit sont tracées », nous assure Antoine avant de nous apprendre que, depuis la mise en place de la convention de Washington qui réglemente l’abattage des animaux sauvages, « les peaux sont toutes baguées et dotées d’un document officiel. Elles sont interdites à la vente et taxées. Il n’y a donc pas de trafic. » La question qui se pose est celle de la sélection. Mais le tanneur, grand connaisseur de la faune sauvage, estime qu’il est souvent positif d’éliminer des bêtes qui sont de vieux animaux. « Les vieux crocodiles solitaires sont de véritables prédateurs pour leur propre espèce. Quant aux vieux éléphants mâles, de toute façon, ils sont condamnés. »

Gilet en peau de mouton sur mesure

En cinquante ans de pratique, Antoine Rougy a vécu les turpitudes du secteur, à savoir les campagnes des amoureux de la nature qui provoquèrent la chute du marché de la fourrure de luxe dans les années 1970. Elle a été remplacée par la fourrure synthétique qui, si l’on pousse au bout l’argument environnemental, « pollue pourtant dix fois plus pour être produite ». Antoine a su s’adapter. « En 1976, on travaillait principalement des fourrures de moutons, de veaux, de vaches, puis on a  travaillé pour les taxidermistes. Et maintenant la fourrure naturelle remonte. » Alors, depuis 2004, la tannerie dispose d’un magasin qui vend des peaux autorisées, confectionne divers articles en fourrure (chaussons, coussins..) et commercialise le fameux gilet en peau de mouton, « une forte demande » qu’il peut même vous tailler sur mesure, perpétuant ainsi des techniques qui ont peu évolué.

Quand l’homme a perdu ses poils…

Il faut cinq à six semaines pour tanner une peau. La première opération, c’est le reverdissage, qui consiste à ramollir la peau. Puis vient l’écharnage, où on la débarrasse de la chair et en affine le cuir : « Une peau de girafe de 4 mm est réduite à 2 mm. » Ensuite, c’est le tannage proprement dit, la peau est mise au foulon pendant trois ou quatre jours, reste à en effectuer le dégraissage. Alors les peaux sont cadrées (clouées sur un cadre) et séchées au soleil. « C’est le même système qu’il y a deux cent ou trois cent ans, mais les produits sont moins agressifs. » Ils doivent quand même l’être toujours un peu car la tannerie est classée par la DRIRE (direction régionale de l’Industrie, de la Recherche et de l’Environnement) et son exploitation autorisée par arrêté préfectoral. Mais les risques de pollutions sont gérés, puisque l’entreprise dispose de sa propre station d’épuration. Quoi qu’il en soit, que l’on défende ou critique cette activité, il est indéniable que c’est une pratique qui a traversé les âges. Quand l’homme a perdu ses poils, il les a remplacés par la fourrure des proies qui l’entouraient. Certes, les motivations actuelles des clients, le trophée, nous apparaissent-elles moins vitales. Mais n’est-ce pas le cas pour tout de nos jours ? Et puis, cette entreprise locale fournit de l’emploi à six personnes, elle est viable et cherche même à embaucher. Si, sans préjugés, vous voulez vous faire votre propre idée sur la question, rien de mieux que d’aller visiter l’atelier. Les gérants vous accueilleront volontiers et, sans vous tanner, ils vous expliqueront leur métier. Une tradition qui a la peau dure.

Dom Vuillerot

Article publié dans le numéro 10 de la VDA (novembre 2006)

 

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