Alors que les Bretons seraient favorables à leur réunification, le Gouvernement semble avoir peur de redonner vie à une région historique. Le point le plus névralgique d'une réforme territoriale qui s'annonce mal.

Si l'on dit que la France a peur de la Bretagne, le propos peut faire sourire, eu égard à la situation du pays. Englué dans une crise systémique où les difficultés économiques se combinent à une défiance politique de plus en plus généralisée, l'Hexagone semble en effet avoir des soucis bien plus inquiétants à gérer que les velléités d'une région excentrée. Mais à la vue de la carte des nouvelles régions proposée par le Gouvernement et de la tournure prise par la réforme territoriale, la Bretagne apparait comme le coin sensible que l'on redoute de modifier. Un territoire particulièrement problématique, qui ferait peur de façon irraisonnée. C'est du moins ce que déplorent des Bretons de plus en plus remontés. « La refus de faire la réunification bretonne et donc de toucher aux Pays de Loire a des conséquences sur l'ensemble de la construction territoriale du Gouvernement, remarque Jacques-Yves le Touze, responsable culturel breton. Cela conduit à proposer cette région complètement folle rassemblant le Centre, le Limousin et le Poitou Charente. Tout ça parce qu'une Bretagne réunifiée fait peur. » 

La fin d'une division signée Pétain ? 

Mais pourquoi l'Etat souhaiterait-il entretenir la division bretonne ? Excluant Nantes et le département de la Loire-Atlantique, elle date d'un décret de 1941 signé Philippe Pétain, comme on a pu l'apprendre en se rendant à Nantes à la fin du mois de mai. Là bas, un grand espoir de mettre enfin un terme à cette division ordonnée par le maréchal a été suscité par l'annonce d'une vaste réforme des collectivités territoriales. Dans son discours de politique générale, Manuel Valls déclarait vouloir diminuer le nombre de régions et supprimer l'échelon du département, appelant chacun des territoires à exprimer ses vœux de recomposition.

La région Bretagne et de nombreux élus s'étant prononcés pour un rattachement de la Loire Atlantique après le discours du premier Ministre, un voeux exprimé en 2001 par le conseil général de ce département et par des centaines de communes, les partisans de la réunification misaient sur un redécoupage du Nord Ouest de la France passant de 6 à 4 régions. Il réunirait haute et basse Normandie, ramènerait la Loire Atlantique en Bretagne tout en rattachant assez naturellement la Vendée au Poitou Charente et les trois trois derniers départements de l'artificielle Pays de Loire à la région Centre dans une nouvelle entité dénommée Val de Loire.

Mais après avoir espéré, les partisans de la réunification se sont mis à surtout redouter un coup de Jarnac, les fuites venant de l'Elysée laissant présager un revirement de tendance et une fusion Bretagne-Pays de Loire. Une sorte de cauchemar pour les manifestants présents le 28 mai, armés de leurs drapeaux bretons, devant la préfecture de Loire-Atlantique. « Ils veulent des fusions pures et simples car ils ne tiennent pas compte des réalités géographiques et démographique, lançait au micro Paul Molac, député de l'Union démocratique bretonne et membre du groupe EELV à l'Assemblée. La Sarthe regarde Angers, la Vendée regarde le Poitou, mais on veut plutôt associer de façon aberrante Brest et Le Mans. Ne construisons pas de monstres technocratiques qui seront inévitablement des échecs. » 

Les bonnets rouges commencent à piquer 

S'appuyant sur une Histoire et une identité incontournable, la plupart des acteurs culturels bretons se prononce en revanche pour la réunification. De même que les fameux bonnets rouges présents en nombre à la manif. Ils ont présenté ce rassemblement du 28 mai comme le début du « printemps des bonnets rouges ». La promesse d'un retour de vague populaire par ceux qui avaient fait reculer le Gouvernement sur l'écotaxe. Amélie Barrely, nouvelle égérie nantaise du mouvement et responsable de la section Loire Atlantique, se faisait même menaçante. « Les Bretons sont comme les abeilles, calmes, mais quand on les enferme ils piquent !, annonçait la jeune femme de 28 ans enchainée face aux caméras pour symboliser une démocratie prise en otage. On entend parler de toutes les solutions envisageables, sauf de celle que les Bretons réclament et qui s'impose pour respecter notre identité. Alors voici notre message au Gouvernement : nous commençons à piquer et ce n'est que le début. »

Les bonnet rouges ne se contentent pas de demander une région rétablie dans sa réalité historique, l'une des onze revendications présentées lors des « Etats généraux de Bretagne » du 8 mars dernier. Ils réclament une collectivité dotée de compétences très élargies permettant une relocalisation massive des décisions, du pouvoir et donc de l'impôt. « Le budget actuel de la région Bretagne est de 1,3 milliard. On souhaite qu'il passe à 40 milliards en intégrant la totalité des levées d'impôts, explique Christophe, un bonnet rouge manifestant à Nantes. L'éducation, l'économie, la police, l'hôpital, les retraites, la sécu, les fonctionnaires, tout doit être géré régionalement. Paris devrait se contenter de la défense et des affaires étrangères. C'est le sens de l'histoire. Car si le système français était adapté au XIXe et au début du XXe siècle, il ne l'est plus à notre époque. » 

Voilà qui piquerait effectivement un peu ce système, mais tous n'adhéraient pas à Nantes à cette revendication radicalement régionaliste. Le président de Bretagne réunie, jean-François Le Bihan, soucieux de ne pas trop en demander pour obtenir enfin gain de cause, soulignait au contraire que doivent demeurer « les missions régaliennes de l'Etat. La région doit se consacrer aux occupations de proximités : la politique culturelle, économique, agricole et touristique. » Jonathan Guillaume, porte-parole du collectif 44 = Breizh, met pour sa part en avant « les valeurs bretonnes, le mutualisme et la solidarité » que devraient porter une région élargie. Et le désir commun de cette petite foule diverse rassemblant jeunes et vieux, radicaux et modérés, de gauche comme de droite, est sans doute exprimé par Oscar, un antifachiste de 18 ans : « Comme au poker, on veut nous rattacher ici ou là sans tenir compte de la volonté du peuple. Alors on demande un référendum, ce qui est quand même la moindre des choses. »


Une volonté populaire

Et la population, elle en pense quoi ? Car en ce 28 mai, seules 300 personnes étaient rassemblées pour réclamer la réunification bretonne, rameutées il est vrai à la dernière minute. Le 18 avril dernier, ils étaient cette fois plus de 10 000, affichant une mobilisation que l'on retrouve pas dans d'autres régions françaises. « Une volonté populaire indiscutable et constante s'exprime depuis quinze ans pour le réunification, poursuit Jean-François Le Bihan. Les sondages réalisés sont unanimes et favorables dans les cinq départements. » Avec des résultats entre 60 et 70 % ces quinze dernières années. En se promenant dans les rues de la vieille ville de Nantes et dans les allées du très populaire marché d'Indre sur les bords de la Loire, on a d'ailleurs sondé par nous mêmes qu'une majorité des habitants interrogés se sentent bretons et sont pour cette réunification. 

« A peu près aucun habitant de Loire Atlantique ne souhaite un rapprochement avec autre chose que la Bretagne. On a vocation à retrouver notre nid d'origine, et ça serait tellement saugrenu de ne pas le permettre que je n'imagine pas que les politiques puissent avoir une telle idée sans demander leur avis aux gens », confie un commerçant du marché d'Indre. « Tu penses qu'ils vont se gêner ? Tu crois au père Noël ! Ils l'ont déjà cette idée », réplique immédiatement un de ses copains en rappelant que Jacques Auxiette, président de la région Pays de Loire, a publié le 20 mai un communiqué envisageant une fusion avec le Poitou-Charente de Ségolène Royal. « C'est surtout une affaire de gros sous, conclue une étudiante nantaise. Tout le monde se considère ici breton, mais les Pays de Loire ne lâcheront jamais Nantes. Et comme la réunification bretonne n'est pas non plus la préoccupation centrale des gens en cette période de crise, les politiques feront ce qu'ils veulent. »

La carte de Hollande 

Un fatalisme que ne partageaient pas des leaders bretons qui font tous leur le slogan en langue locale des bonnets rouges : re 'zo re ! Soit, trop c'est trop. « On a déjà connu un automne agité, et si notre revendication n'est pas reconnue, une grande colère va s'exprimer en Bretagne », pronostiquait Jonathan Guillaume, avant la manif du 28 mai. « Personne ne comprendrait que l'on refuse à la Bretagne ses frontières historiques et une puissance qui aiderait à la réussite de la France », renchérissait Jean-François le Bihan. Pour Amélie Barrely, « ça serait la goutte qui fait déborder le vase, l'événement qui pourrait déclencher une révolte provoquée par l'impression qu'on se fout de nous en n'étudiant même pas l'option de la réunification. »

Echaudé par l'automne des bonnets rouges, le Gouvernement a-t-il eu peur de leur menace printanière ? Toujours est-il que le 5 juin, la carte présentée dans la presse régionale par François Hollande ne touchait ni à la Bretagne ni aux Pays de Loire, provoquant par effet domino le rapprochement jugé quasi unanimement aberrant du Centre, du Poitou-Charente et du Limousin. Un statu quo breton qui reflèterait aussi bien le désir du ministre de la Défense Jacques-Yves Le Drian de garder une région 100 % bretonne que le souhait de Jean-Marc Ayrault de ne pas démanteler les Pays de Loire. Tout en réservant la possibilité de fusionner les deux régions lors de l'examen du projet de loi devant le Parlement. Bref, une non décision très hollandaise ne satisfaisant aucun des partisans de la réunification, et en premier lieu les bonnets rouges qui ont appelé à le faire savoir en pique niquant le 14 juin devant les 18 préfectures et sous-préfectures bretonnes. Mais en ne rassemblant qu'un millier de personnes très dispersées, ils furent loin de provoquer une marée rouge.  

Dissolution des bonnet rouges ou du PS ?

Suite à cette mobilisation jugé faible, le PS du Finistère a appelé les bonnets rouges à dissoudre un mouvement qui ne recueillerait pas l'adhésion des Bretons. « Cela nous fait bien rire, et nous, on demande la dissolution du PS qui est en train de se tirer une énorme balle dans le pied alors que la Bretagne était son fief », répond Amélie Barrely, soulignant que, contrairement aux accusations socialistes, rien n'a été cassé lors cette journée de pique nique préfectoral. La jeune militante s'est en revanche retrouvée embarquée sur un char de la gay pride de Nantes où elle a pu se déhancher en brandissant un drapeau breton, le torse uniquement vêtu des bonnets rouges de son soutien gorge. De quoi donner une nouvelle allure à son mouvement...

« Qui pourrait aujourd'hui mobiliser en Bretagne comme les bonnets rouges ?, demande Jacques-Yves Le Touze. En demandant leur dissolution, le PS tombe vraiment sur la tête. Et cela révèle surtout un déficit démocratique insupportable quand on voit ce qu'une vraie démocratie permet au pays de Galles alors que, en France, quatre personnes décident dans leur bureau de leurs visées jacobines. Nos dirigeants sont déconnectés d'un monde qui évolue en restant bloquer sur un système datant de 150 ans. Cela ne peut que finir par leur péter à la figure. »

En tout cas, le souhait initial de Manuel Valls de réduire le nombre des régions d'ici à 2017, s'est vite transformé en un impératif à régler d'ici l'automne par une accélération du processus, entrainant à la fois l'impossibilité de séparer un département de sa région originelle et le refus de toute consultation des populations concernées par référendum. Et alors que les contestations se multiplient dans les régions françaises et que le Sénat vient même de refuser l'inscription du projet de loi à son ordre du jour, le cas breton est emblématique de cette réforme. Tout en prétendant donner plus de pouvoir à des régions qui ne feront en réalité que récupérer les compétences des départements sans que l'Etat ne lâche rien de ses prérogatives, elle conduit à des entités régionales de plus en plus déconnectées de leur réalité géographique et historique. 

Paris en mal d'identité

« Il y a en fait une peur maladive qui empêche depuis 70 ans la réunification de la Bretagne, car il ne faudrait pas revenir aux frontières de l'Ancien régime, fustige Jean-François Le Bilhan. Cette peur ancestrale est devenue ridicule car l'identité régionale est reconnue partout en Europe comme un facteur de progrès et de bien-être économique. On ne comprend pas qu'avoir des régions faibles et tout le pouvoir à Paris est contre productif, et si on parle de décentralisation, on prend finalement des mesures de recentralisation. Tout cela alors que la majorité des parlementaires bretons se sont prononcés pour la réunification, même s'ils sont aujourd'hui d'une discrétion étonnante. » I


Ils étaient néanmoins une dizaine à être présents mercredi dernier pour la conférence de presse organisée par Bretagne réunie à l'Assemblée nationale, accompagnés de personnalités bretonnes comme le musicien Alan Stivel ou l'écrivain Yann Queffélec. Avec le soutien de tout le réseau associatif breton, ils ont appelé à manifester en masse ce samedi à Nantes pour demander un référendum sur l'avenir de leur territoire. Le b.a.-ba de la démocratie, mais pas dans un pays où demander leur avis aux premiers concernés semble saugrenu, voire dangereux. Comme des régions qui feraient une concurrence identitaire à un Etat français dont le Gouvernement apparait un peu paumé. Avec un ministre de la Défense breton endossant désormais pour ses compatriotes l'habit du traitre depuis qu'il a fini par plaider hier pour un Grand Ouest fusionnant sa région et les Pays de Loire. 

« L'Etat craint une Bretagne trop férue de son appartenance. Paris étant en mal d'identité, il y a une forme de jalousie et on souhaite donc nous noyer dans un grand puding, estime Yann Keffelec. On veut nous frapper d'uniformité car on ne rentrerait pas assez dans un modèle standard, mais les bonnets rouges incarnent notre esprit de rébellion et une capacité à passer à l'action, alors que la plupart se contente de râler. » Ils devraient être nombreux à exprimer cet esprit breton demain à Nantes. Et s'il devenait contagieux ? Cela aurait alors vraiment de quoi effrayer un Gouvernement ayant ouvert une boite de pandore territoriale.

Brice Perrier

 

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