Le refus de Bernadette Laclais de parler à TVNet Citoyenne témoignait-il d'un problème fatal de communication ? Ignoré par l'ex-maire de Chambéry, Olivier Berardi avait en tout cas prévu sa défaite. Interview.

Il fut le meilleur ennemi de Bernadette Laclais. Pendant près de quatre ans, Olivier Berardi a été « blacklisté » à la mairie de Chambéry où l'on ignorait toutes ses demandes d'interviews. Après la claque électorale ayant conduit à l’avènement de Michel Dantin, on a retrouvé le boss de la TVNet Citoyenne à la terrasse d’un café ambulant. On souhaitait comprendre la genèse de sa brouille avec l’ex-mairesse de notre belle capitale et savoir quel regard il porte sur le « petit nouveau », au terme de cette campagne qui aura vu la favorite s’effondrer au profit d'un challenger sur qui nombres d'observateurs avisés n’auraient pas misé un kopeck il y a de cela 6 mois à peine. Nous voilà donc devant un petit café noir et bio pour nous, et rien pour lui. Comme s'il refusait d'arroser la fin de son fond de commerce de mal aimé municipal ? Reste qu'il avait prédit cette alternance, et il nous explique pourquoi il s'attendait à la chute de Bernadette Laclais.


Le soir de l’annonce des résultats, où étiez-vous, et dans quel état d’esprit ?

J’ai passé la soirée un peu partout, aux QG des deux candidats, à la préfecture, et pour découvrir les résultats, je me suis posté devant l’écran à la mairie. Les scores qui arrivaient petit à petit correspondaient à mes prévisions, alors forcément j’étais satisfait. Des gens ont pensé que j’étais content de la victoire qui se dessinait pour Dantin… Mais c’était simplement à cause de mes prévisions.

C’est vrai que vos pronostiques qui donnaient début février Laclais à 6 000 voix et Dantin à 9 000 au 1er tour (ils finiront respectivement à 6 200 et 8 573 voix), et une victoire finale de Dantin à 54 % contre 46 % (54,75 % et 45,25 % finalement), étaient très proches des résultats finaux. C’était quoi ces prévisions, un sondage de rue fait par la TVNet ?

Pas un sondage, mais plutôt un système de calcul personnel. J’ai un modèle de grille avec une unité de mesure par bureau de vote dans laquelle je rentre les résultats des anciennes élections, le nombre de votants, le nombre d’hommes, de femmes… Des données très pragmatiques que je mêle à l’air du temps, car en discutant avec 20 à 30 personnes de milieux différents chaque jour, on finit par avoir un son de cloche qui se rapproche de la vérité.

Plus que les instituts de sondages traditionnels ?

Quand j’ai trouvé mes résultats, moi non plus je n’y croyais pas, je ne voulais même pas le publier… Et puis, je me suis dit : « Tant pis, fais le ! » J’avais entendu tellement de discours qui confortaient mes chiffres. Ensuite, plein de gens sont venus me voir, et me dire : « C’est n’importe quoi, ça va être beaucoup plus serré ! » Mais faire entrer un peu d’irrationnel, de subjectivité, dans des données rationnelles, c’est sans doute ma différence avec les autres sondeurs.

Donc dimanche dernier, Bernadette Laclais est largement battue. Revenons à cette brouille entre vous, ça a commencé comment ?

Je ne sais pas... En juin 2010, je sollicite un rendez-vous à la mairie, Bernadette Laclais me reçoit, je lui annonce que j’arrête Le Petit Démocrate pour lancer un média, la TVNet Citoyenne. Elle me dit : « Ok ! » Depuis ce jour elle ne m’a jamais plus reparlé. Cela vient peut être d’un papier que j’avais sorti quelque temps auparavant sur les maires qui n’habitent pas leur ville. Je la citais, mais au milieu de plein d’autres comme Dord qui habite à Brison-St-Innocent.

Il y a aussi vos enregistrements des conseils municipaux qui ont pu agacer à la longue.

Bien sur. Je n’en ai raté qu’un depuis 2010. A un moment, ils ont même coupé l’enceinte qui me permettait d’enregistrer les débats. Mais c’était vraiment important pour moi de continuer, et on me remercie souvent de donner une vision de ce qui se passe pendant ces réunions.

On parle aussi de votre passé au Modem et de votre intention de monter une liste politique à Chambéry pour concurrencer Bernadette Laclais.

Quand un média débarque, c’est légitime de se poser la question. Et c’est exact qu’au moment du Petit Démocrate j’ai pensé monter un projet avec des gens qui viendraient d’univers différents, genre société civile. Mais on m’a beaucoup mis en garde de faire un truc partisan, alors j’y ai renoncé. Et depuis 2010, je n’ai jamais roulé pour personne dans toutes les élections qui se sont déroulées.

Cette guerre froide déclarée entre Bernadette Laclais et vous, ça se traduisait comment concrètement ?

C’est très simple, Laclais et son équipe proche ne me parlaient pas. Ils ne me disaient pas bonjour, ils ne me regardaient même pas. Un manque évident de considération de notre travail alors qu’on fait vivre l’info locale avec d'autres choses que des reportages politiques. On couvre les expos, les activités sociales, les manifs en tous genres… A Aix les Bains quand je fais quelque chose sur les opposants de Dord, il n’est pas content, il me le dit, mais au moins il me répond. Avec Laclais, c’est de la déconsidération. Du mépris.

Et il y a eu des menaces ?

Non, non. Son entourage m’a juste mis la main sur la caméra deux ou trois fois et repoussé pour m’empêcher de filmer. Pour eux, j’étais un danger, et il fallait protéger « la princesse ».

Mais que vous reprochaient-ils exactement ?

Dupassieux (ex-adjoint en charge du développement durable, Ndlr) m’a dit un jour que je ne respectais pas leur parole, que je coupais et leur faisais dire ce que je voulais. Ils ne supportent pas le montage, et que d’autres gens entrent en contradiction avec eux. Mais, il faut bien couper dans un reportage, on ne va pas mettre une intervention d’une demi-heure. J’ai fini par leur dire : «  faites de la com’. Montez une télé de com’ ». On me reproche aussi de ne pas couper quand ils bafouillent. Là encore, je leur ai répondu : « Entrainez-vous ! ».

Malgré tout ça, vous avez toujours tenté d’obtenir des réactions de Bernadette Laclais. Cela ressemble un peu à de l’acharnement, non ?

Mais c’est le boulot du journaliste ! On a l’ambition de faire du journalisme, d’être au cœur de la politique citoyenne, et c’est le devoir des hommes politiques locaux de répondre aux journalistes. Après, s’ils ne savent pas ce qu’il se passe sur leur territoire, qu’ils ne connaissent pas les nouveaux médias locaux, c’est tant pis pour eux. Bernadette Laclais, je lui envoyais dix demandes d’interviews par an. Ce n’est pas le bout du monde… Et c’est parce qu’elle ne répondait pas que j’allais la voir. Je ne la prenais jamais en traitre. J’ai eu quand même quelques échanges assez brefs avec elle devant la caméra. Elle me disait : « Vous savez bien pourquoi je ne vous répondrais pas ! » ou « Vous tronquez les reportages. » Ce qui est totalement faux.

Vos reportages étaient à charge contre elle...

Comme elle ne voulait jamais réagir et qu'il n’y avait que la droite et Ripart du NPA qui me répondaient, ça faisait des reportages déséquilibrés.

Vous lui en voulez ?

J’en ai pris plein la tronche, mais, le lendemain, c’est oublié. Je dépasse mes affects, je passe au-delà. Je retournais la voir en me disant : Elle n’a pas répondu sur les pompiers, elle me répondra peut être sur les fleurs.


Un homme s'approche en traînant un enfant par la main, et envoie une tape sur l’épaule du journaliste citoyen avant de l’apostropher :

  • Oh ! Olivier j’étais pas sûr que c’était toi. Je t’ai aperçu de dos. 

  • Ça s’est bien terminé l’autre jour à la préfecture ?

  • On l’a attendue pendant 1h30. On a fait le pied de grue. Aucune réaction.

L’homme s’avère être caméraman à France 3 Alpes. Et celle dont il attend toujours l’intervention, se nomme… Bernadette Laclais.

  • Ben justement, tu vois, tu tombes bien, on discutait de ça avec le jeune homme.

Alors se tournant vers moi :

- Vous pouvez écrire que c’est lamentable. Quand on est un personnage public, il faut accepter de répondre aux questions. Et pas seulement les soirs de victoires ou quand on est dans la lumière.

Puis il s’éclipse prétextant un rendez vous pour son fils. Berardi reprend, enjoué.


Voyez, il n’y a pas que moi ! D’autres médias se plaignent d’elle. Du fait qu’elle voulait relire les interviews (elle ne le demandait pas à La Voix des Allobroges, ndlr), qu’elle n’était que rarement disponible, qu’elle manquait de spontanéité. Une journaliste radio du coin m’a dit l’autre jour qu’elle l’avait coupé net en plein interview en lui disant qu’elle lui avait posé trop de questions.

Mais à vous finalement, elle a fini par vous répondre.

C’était le jour ou elle organisait une conférence de presse pour lancer officiellement sa campagne. Ca se passait dans un restaurant, dont évidemment son staff ne m’avait pas donné l’adresse, mais je l’apprends, et décide de m’y inviter. Et là, je vais la voir, et… elle me répond. A la fin de l’entretien, je lui demande pourquoi elle accepte enfin de me parler, et là elle me dit que c’est parce qu’elle a changé de statut, qu’elle est candidate. J’en suis resté pour le moins… étonné.

Cette relation compliquée avec vous, ou ces fins de non-recevoir exprimées face caméra, elle ne s’est pas dit à un moment que ça pouvait nuire à son image ?

Moi, je me disais : quand est-ce qu’ils vont contrôler leur com’ ? Et puis les gens qui regardent mes vidéos, ils en parlent entre eux. Ils disent que Laclais est froide, qu’elle ne répond pas aux questions. Une personne va en parler à une autre, puis encore à une autre, ça fait boule de neige, et au final, ça donne une image désastreuse de la maire de Chambéry.

Pensez-vous qu’au-delà de la vague bleue anti-Hollande des municipales, ce problème d’image a pu peser dans sa défaite ?

Elle a fait le plus mauvais score de tous les socialistes depuis 1977. Il semblerait donc que quelque chose n’est pas passé avec les Chambériens. En 2008, elle n’avait rien à faire, elle passait derrière Besson, mais elle n’a pas réussi à entrer dans ses habits de maire. Les dossiers, elle les connaissait, mais ça a coincé avec les habitants. Au niveau national le PS s’est notabilisé, embourgeoisé, et Chambéry en est une bonne image. Besson, lui, était de la vieille école, un maire qui cherchait le consensus en faisant une politique clientéliste. Laclais, elle, est sympa avec qui elle a envie. Quand on est maire, on doit être à l’écoute de tout le monde, même ceux qui ne sont pas de son bord. Elle est trop dans quelque chose de personnalisé, elle force les gens à être dans une approbation personnelle, et si il n’y en a pas, elle refuse le dialogue. Après, elle n’était pas toute seule… ses alliés, le PC, les écolos, ne se sont pas exprimés pendant six ans, muselés ou auto-muselés, alors que la politique c’est la pluralité. Pour moi, elle a fait preuve d’immaturité politique. D’ailleurs, je l’ai dit à Besson.

Dimanche quand vous l’avez vu apparaître un peu avant 22h à la mairie pour annoncer d’une voix un peu étranglée les résultats, vous n’avez pas eu quand même un petit pincement au cœur pour elle ?

Là, je n’ai rien ressenti. Mais vers 22h30, j’étais seul au milieu des jeunes du PS qui avaient les yeux rougis et le regard noir tourné vers moi. Je me suis senti bien seul. Au bout d’un certain temps, elle est sortie de son bureau, et là, elle m'a touché. J’ai vu son visage comme je ne l’avais pas vu depuis longtemps, sa part d’humanité. Un masque est tombé. Il aurait été préférable qu’elle montre cette facette d’elle-même aux Chambériens.

Et aujourd’hui, ça a l’air de bien se passer avec Michel Dantin, non ?

Il est cordial. A chaque fois que j’ai demandé une interview, il a accepté. C’est marrant d’ailleurs, parce qu’au début, je l’ai connu un peu distant, un peu froid également, mais en deux mois, il a changé. En septembre, je me disais que s’il continuait comme ça, il n’allait pas aller loin, parce qu’il était froid comme un glaçon. Mais en quelques semaines, il s’est métamorphosé. Donc ça va pour l’instant, il n’y a pas de questions qui fâchent, mais à la TVNet, on cherchera toujours les trains qui n’arrivent pas à l’heure. Personnellement, je n’en ai rien à cirer de valoriser les acteurs du territoire. Je veux faire du journalisme, en prenant des risques, et avec une analyse particulière.

Et votre relation particulière avec Bernadette Laclais, elle va devenir quoi, maintenant qu’elle est dans l’opposition ?

Aujourd’hui Dantin est passé, on va voir si elle et son équipe pense toujours que je suis la télé de la mairie.

Ben voilà, l’interview est terminée. Pour la photo, on peut trouver un panneau électoral, et vous prendre devant l’affiche de Bernadette Laclais ?

Ah, non. Vous ne me ferez pas faire ça !

Propos recueillis par Frédéric Delville


PS : merci à Tata Coffee pour le petit noir offert.

 

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