François Alfonsi va conduire une liste 100 % régionaliste lors de l'élection européenne du 25 mai prochain. Interview de ce député européen corse qui fera cette fois sans les Verts.

La semaine dernière, cure François Alfonsi a choisi de lancer en Savoie sa campagne pour l'élection européenne de juin prochain. Lors de deux conférences de presse organisées le 7 février à Annecy et à Chambéry, approved il a présenté la liste qu'il va conduire dans le sud est pour la fédération Région et peuples solidaires (RPS). Elle comptera dans ses rangs plusieurs Savoyards du Mouvement Région Savoie, une des composantes de RPS. François Alfonsi est depuis 2009 député européen, au sein du groupe Vert-ALE (alliance libre européenne rassemblant des partis régionalistes ou indépendantistes tels que les Ecossais, les Flamands ou les Catalans). Il avait été élu sur la liste d'Europe Ecologie où il secondait Michèle Rivasi. Cette dernière sera encore à la tête de la liste verte en 2014, mais le parti écologiste a écarté François Alfonsi au profit de la grande gueule marseillaise Karim Zeribi. C'est donc face aux Verts et à son ancienne colistière que l'élu corse portera cette fois la bannière RPS. Il explique pourquoi dans La Voix.

François Alfonsi, pourquoi prenez-vous la tête d'une liste RPS pour l'élection européenne alors que vous avez été élu en 2009 avec Europe Ecologie ?

Car Europe Ecologie n'a pas reconduit son accord avec RPS en raison d'une inversion de leurs priorités. Ils ne considèrent plus le régionalisme comme tel. Nous pensons au contraire qu'il est fondamental de relancer et de défendre des projets comme celui d'une région Savoie. La revendication régionaliste est également essentielle pour une élection européenne, car la France est aujourd'hui bloquée. Et l'Europe est un des fondements sur lesquels repose RPS.

En vue de bâtir une Europe des régions ?

Oui, une Europe des peuples et des régions qui les prendrait toutes en considération et reconnaitrait la place d'entités historiques se qualifiant comme elles le désirent. On considère ainsi que la Corse est une nation, en Savoie c'est un peu différent. Cela dépend de chaque collectivité.

En Savoie, le MRS, votre partenaire au sein de RPS, souhaite vivement se démarquer des indépendantistes. Alors qu'en Corse, vous n'avez rien contre, non ?

Au Parti de la nation corse, nous ne sommes pas indépendantistes, mais c'est en fait un débat conjoncturel et secondaire. L'important est que chaque territoire et chaque collectivité soient respectés. Cela peut même être à l'échelle d'une ville, comme avec Brême qui est un lander en Allemagne. Grâce au système fédéral, on respecte là-bas les spécificités et les déterminations engendrées par l'Histoire. C'est à l'opposé du système jacobin français où toute différenciation est impossible car on veut un modèle uniforme de Dunkerque à Bonifacio. Pourtant, l'Histoire est très présente dans des régions comme la Corse ou la Savoie, alors on ne va pas y renoncer. Et c'est à nous de déterminer l'avenir de peuples dont nous sommes parties prenantes. Il doit y avoir une liberté de choix. Cela peut être l'indépendance, comme en Catalogne où ils le désirent après 30 ans d'autonomie. Ils sont murs pour cela. Et face à une Europe des régions qui tarde trop à s'installer, les Catalans peuvent vouloir franchir un pas. On le comprend très bien.

Régionalistes et indépendantistes iraient donc dans la même direction ?

Oui, on peut tous tirer dans le même sens. Ce qui peut poser problème en Corse, c'est la violence clandestine. A RPS, nous n'avons que des formes d'action démocratiques. Toute violence est exclue, et les perspectives d'évolutions passent donc forcément par des réformes successives. Chez vous, cela passe d'abord par une région Savoie qui représente le peuple savoyard. C'est indispensable car c'est la seule façon de protéger le territoire alors que se constituent des métropoles à Lyon et à Grenoble. L'université de Savoie est aujourd'hui menacée de disparition. Ensuite, les centres de recherches pourraient être contraints de partir dans les métropoles, puis les entreprises et même la population. Il faut donc une région Savoie forte pour que le futur de ce territoire soient porté par des gens légitimement élus.

En Savoie, les indépendantistes croient souvent que le droit leur permettra d'arriver à leur fin plus que les élections.

Il faut toujours défendre ses droits et la bataille juridique est à mener. Mais il faut aussi une bataille politique. L'ONU vient de rappeler à la France que la Polynésie est à décoloniser, une décision récente qui rappelle qu'elle a des droits. C'est un fait, mais on voit bien là-bas que Gaston Flosse, l'homme lige de la France, bloque tout politiquement, alors même que l'ONU a dégagé le terrain juridiquement. Cela montre qu'une approche juridique ne suffira jamais. Ce n'est pas une décision de justice qui peut inverser le cours des choses mais la montée en puissance d'une volonté populaire.

Pour l'Europe, il n'y en a guère de volonté populaire. On assiste au contraire à une défiance de plus en plus grande face à des institutions européennes technocratiques qui imposent un modèle principalement économique.

C'est une vision déformée dans un soucis de propagande des Etats qui ont échoué. C'est moins évident en Allemagne qu'en Grèce, mais ils sont tous en échec face à la mondialisation. Et l'Europe est le seul outil qui peut nous aider à y faire face. Or aujourd'hui, le budget de l'Europe représente 1 % du PIB européen, alors que plus de 50 % du PIB français est consacré aux politiques publiques. Ensuite, il faut bien savoir que l'Europe ne fixe pas de règles mais gère des traités signés par les Etats, comme celui sur la biodiversité. Les 28 Etats ont considéré que la biodiversité était importante et qu'elle devait être une compétence européenne. Une directive en sera décliné et donc valable dans tous les pays de l'Europe. Elle concernera par exemple les oiseaux migrateurs, mais pas la chasse au sanglier !

Pourquoi ?

Car cela ne peut concerner qu'un sujet d'intérêt européen. La culture en est un, et on doit ainsi reconnaître que le Corse se parlait bien avant que la Corse soit française. Mais ça, c'est un sujet bloqué par la France. Bref, pour que les institutions européennes puissent agir, il faut donc un sujet d'intérêt européen et un traité qui valide les compétences. C'est le cas avec celui de Maastricht pour l'euro, et en termes monétaires, les compétences sont justifiées par une nécessité d'échelle, une monnaie commune impliquant une gouvernance commune. Il y a des choses que l'on aurait dû anticiper avant la crise, et c'est vrai que l'on se retrouve à essayer d'éviter le pire. Mais quand on dit que l'Europe en fait trop ou décide de tout, n'oublions pas que la structure fédérale américaine dispose d'un budget de 30 % du PIB. Elle gère des Etats très divers, administrés de façon aussi différente que peuvent l'être la Pologne ou l'Italie. Sauf que l'Europe, avec son budget à 1 %, a en fait un pouvoir très faible car c'est à l'aune du budget que l'on peut en juger.


On reproche aussi à l'Europe de ne pas être constitutive d'un peuple et de conduire à la disparition d'Etats qui en ont un.

Il n'y a pas aujourd'hui d'Etat corse alors qu'il y a un peuple corse. Quant aux Etats nation du 19ème siècle, ils ont quand même un immense passif avec deux guerres mondiales. Il est en train de se résorber grâce à la construction européenne, et on peut penser que les Etats vont céder le pas. Mais l'Europe perd en fait aujourd'hui de sa dynamique. Les Etats nations réimposent un mode de décision intergouvernemental. Contrairement à la période Delors où il y avait une initiative européenne très forte, aujourd'hui, on est plutôt dans des rencontres entre chefs d'Etat qui ont chacun des exigences contradictoires. Au niveau européen, on est donc dans un simulacre de gouvernement et c'est inquiétant. Chacun devrait accepté un niveau de souveraineté moins élevé.

Pour arriver à terme à la disparition des Etats ?

Les Etats sont encore bien là, et l'Europe est un projet sur dix à quinze générations. Il doit donc s'adapter, dépasser des réalités obsolètes, en accepter de nouvelles. Et on ne peut pas le prévoir. Après, l'Etat nation fait partie de la construction européenne, mais ce n'en est pas l'alpha et l'omega.

L'Etat nation est en tout cas perçu comme un refuge, et lors du référendum alsacien, on a vu que la crainte de voir la France se démanteler (alors qu'il ne s'agissait que d'une fusion de deux départements) a conduit à la victoire du non au terme d'une campagne menée notamment par le Font National et Jean-Luc Mélenchon.

Ceux qui ont perdu ce jour là, ce sont les Alsaciens, victimes de cette propagande qui a très bien marché. Tous ceux qui avaient en charge la vie alsacienne étaient pour, mais l'extrême droite et l'extrême gauche ont réussi à mobiliser les peurs. C'est du populisme, un danger pour la France. Alors plutôt que de céder à une tentation populiste, les Savoyards feraient mieux de se mobiliser pour obtenir une région Savoie !

Sauf que bien que l'attachement à un territoire et à ses racines soit de plus en plus fort, cela ne se traduit pas en Savoie comme en France au niveau politique par un véritable désir de changement d'organisation administrative.

Il y a un désir qui a été trahi par les politiques dans les années 1970 et 1980, quand ont été mis en place les régions et la première décentralisation. Il y avait à l'époque un courant fort, et le sentiment que les grands partis pourraient s'emparer de cette démarche. Leur trahison et le récent volte face des écologistes nous oblige à prendre notre destin en main et à renforcer RPS, une structure fondamentale pour l'évolution de nos régions.

Qu'allez-vous défendre en particulier dans cette campagne européenne ?

Un programme pour une Europe des régions solidaires répondant à des demandes portées en Savoie, en Provence ou en Corse. Avec aussi les revendications des Amazighs. Tous ensemble, nous porterons un message pluriel qui s'oppose d'abord à une extrême droite nationaliste et anti-européenne. Car lutter pour la diversité, c'est lutter contre le racisme.

Entretien : Brice Perrier

 

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