Les élus écologistes vont-ils quitter la majorité du Conseil régional ? L'assemblée plénière houleuse de la semaine dernière met le président Queyranne au pied d’un mur dans lequel il aurait foncé.

C'est une certitude. L'assemblée plénière du Conseil régional des 24 et 25 février dernier va laisser des traces dans les rangs de la majorité de gauche qui regroupent le Parti socialiste (PS), approved le Parti radical de gauche (PRG), le Front de gauche (FDG) et Europe-Ecologie Les Verts (EELV). C'est que les élus écologistes, après ne pas avoir pris part au vote sur les deux principales délibérations du jeudi 24 février, ont déserté l'hémicycle régional le lendemain matin pour dénoncer l'absence de dialogue social de la part de l'exécutif envers ses agents. Dans la foulée, ce sont les élus d'opposition qui ont quitté leurs bancs, évoquant une « crise politique grave » et constatant que « la majorité explosait en plein vol ».

La séance a alors dû être interrompue avant son terme, faute d'un quorum suffisant. Il ne restait plus que 58 élus présents sur 156. Le PS n'a guère apprécié la zizanie semée par ses alliés d'EELV, qu'il n'a pas hésité ensuite à qualifier de « tartuffes ». Sympa l'ambiance dans la majorité. Ce 24 février, le conseil régional examinait la Stratégie régionale d’enseignement supérieur et de recherche (SRESRI). Un projet fortement critiqué dans la communauté universitaire, qui déplorait l'absence de dialogue pour l'élaboration de ce projet. Dans un courrier adressé aux groupes de la majorité le 21 février, les organisations syndicales de l'université de Grenoble estimaient aussi que le projet ne remettait pas « fondamentalement en cause les principales orientations de la politique gouvernementale, qui mènent pourtant à un véritable démantèlement du service public de l'enseignement supérieur et de la recherche ». Thierry Philip, conseiller régional PS spécial à la recherche, à l’enseignement supérieur et aux formations sanitaires et sociales, leur rétorquait dans un courrier daté du 25 février qu'il trouvait les critiques « injustes ». Or, ce projet ne faisait pas pour autant l'unanimité dans la majorité régionale...

Des élus écologistes « censurés » par Jean-Jacques Queyranne

« Nous avons beaucoup travaillé sur cette stratégie avec nos partenaires dans un esprit de concertation intelligente. Nous avons ainsi réussi à obtenir une reconnaissance des Sciences humaines et sociales et le fait que les PRES ne soit pas les seuls interlocuteurs de la Région. Avec ses acquis, nous pensions finalement soutenir le texte », explique Alexandra Cusey, conseillère régionale savoyarde d'EELV et co-présidente du groupe écologiste à la Région. Mais les élus d'EELV souhaitaient également proposer un amendement visant à évaluer l’impact de l’argent public de manière démocratique, participative et transparente. « Cette démarche a suscité de l'incompréhension chez nos partenaires : ils ne voulaient pas qu'on réévalue les politiques déjà en place. Nous avons eu de nombreuses discussion et nous espérions qu’un consensus constructif pourrait s’établir en séance. Nous étions dans cette optique le jeudi matin », précise l'élue savoyarde.

Au moment de l’examen du SRESRI au sein de l’assemblée rhônalpine, la discussion a tourné court. Les élus écologistes dénoncent une « gestion désinvolte des débats » et expliquent qu'ils ont été « censurés » par Jean-Jacques Queyranne. « Il a fait un tour de passe-de-passe institutionnel étrange ! Il a enchaîné le vote de deux amendements sans laisser le temps du débat que la procédure impose. Nous n'avons alors pas pu défendre notre proposition et arriver à un consensus avec nos partenaires... alors que nous avions l'intention de faire des propositions pour arriver à un compromis », raconte Alexandra Cusey. Les élus écologistes ont protesté. En vain. Ils se sont donc abstenus. « Initialement, nous pensions vraiment voter pour le projet », assure l'élue savoyarde. Et d'ajouter : « C'est Jean-Jacques Queyranne qui a mis le feu aux poudres ! Au lieu de poser en animateur de sa majorité, il a opté par son attitude à mener sa majorité droit dans le mur ». Finalement, le projet du SRESRI a été adopté avec seulement cinq voix de majorité dans l'hémicycle. La situation s'est reproduite à l'identique quand les élus d'EELV ont tenté de déposer le même amendement sur une délibération sur le développement économique, elle aussi adoptée sans l'appui des écologistes, cette fois-ci avec deux voix de majorité. Jean-Jacques Queyranne n'entendait donc vraiment pas renouveler, comme le demandaient les élus d'EELV, la manière d’évaluer les politiques menées en en confiant la responsabilité à l’assemblée délibérative pluraliste.

Des élus écologistes qui défendent le dialogue social

Le lendemain matin, pour la deuxième journée de cette assemblée plénière régionale, la tension est montée d'un cran dès le début de la séance. Les élus écologistes ont quitté l'hémicycle pour dénoncer « l'absence de dialogue social » de l'exécutif vis-à-vis des agents de la Région. C'est qu'à l'extérieur, 300 d'entre eux manifestaient contre la réorganisation des services, leur situation salariale et les conditions du prochain déménagement du Conseil régional à Confluence, mais aussi et surtout contre le « déni de dialogue social de la Région », estimant que « l'exécutif cherche à gagner du temps et se voile la face au regard des véritables difficultés des agents ». En juillet dernier, les agents s'étaient déjà mobilisés pour les mêmes raisons. « Cette situation d'insuffisance de dialogue sociale est un comble pour une majorité de gauche et écologiste... C'est même anormal ! », souligne Alexandra Cusey. Ce n'est pas faux.

Si les élus EELV ont décidé de ne pas siéger, c'est dû à la présence des forces de l'ordre devant l'entrée du Conseil régional. « Nous, on ne se sent pas mis en danger par les salariés de la Région qui manifestent... et mobiliser des policiers avec leur bouclier anti-émeutes, non. Dans ces conditions, ce n'était pas possible pour nous ! », précise la co-présidente du groupe écologiste à la Région. Elle nous assure que les partenaires d'EELV étaient au courant de leur position. « Nous les avions prévenus depuis juillet dernier et la précédente manifestation. Ce n'était donc pas une surprise pour eux ! Sans doute croyaient-ils que nous n'irions pas jusqu'au bout... » Pour le PS, les élus d'EELV ont instrumentalisé cette lutte sociale à « d'obscures motivations politiciennes ». « Faux, répond l'élue savoyarde, c'est un procès d'intention qui nous est fait ! Il s'agit d'une vraie question politique sur laquelle la majorité doit se positionner, surtout que cette absence de dialogue social va totalement à l'encontre de ce que l'on porte politiquement et ce pourquoi nous avons été élus. C'est une question de cohérence ! ».

Des élus écologistes divisés sur leur avenir dans la majorité

Selon un élu régional cité par Enviscope, l'attitude des élus d'EELV est dûe aux conseillers régionaux grenoblois opposés à la majorité municipale socialiste de la préfecture iséroise qui auraient « pris le pouvoir au sein du groupe ». « C'est pas comme cela que ça se passe ! Effectivement la situation est particulière à Grenoble, mais nos positions à la Région ne sont pas prises en fonction du point de vue de Grenoble ou de Chambéry », rappelle l'élue savoyarde. Et effectivement, si l'on regarde les positions des différents élus d'EELV la situation est beaucoup plus complexe que la simple question des territoires. Il n'y a qu'à regarder les pays de Savoie pour s'en convaincre. De son côté, Jean-Jacques Queyranne a, rapporte Le Dauphiné Libéré, « vilipendé les palinodies et les postures politiciennes en assurant qu'il ne laissera pas paralyser une assemblée qui représente six millions d'habitants ». Quant à Jérôme Safar, élu socialiste de l'Isère, l'attitude d'EELV « conduit à prendre en otage le travail de la Région par le biais de manœuvres stériles ». Il qualifie désormais les élus écologistes de « tartuffes » à qui il n'hésite pas à donner des leçons : « faire de la politique autrement impose rigueur, travail et refus des postures politiciennes ». La droite s'amuse de ses tensions, constatant que « la majorité n'est pas en capacité de gérer la Région ». Mais pour Alexandra Cusey, la majorité de gauche et écologiste n'a pas encore explosé et devrait subsister à ces deux jours d'agitation : « On est dans la majorité et on y reste ! », assure-t-elle.

Demain, le groupe EELV doit se réunir à Lyon pour décider collectivement de son positionnement. « Clairement, le groupe ne souhaite pas sortir de la majorité », insiste Alexandra Cusey. Pourtant, une partie non négligeable des élus régionaux écologistes verraient d'un bon oeil l'explosion de la majorité actuelle, ne supportant plus l'attitude du PS et de Jean-Jacques Queyranne à leur égard, quitte à perdre leurs vice-présidences. « Ce débat est toujours ouvert au sein du groupe au cours du mandat. Ce qui est clair, c'est que nous ne souhaitons pas paralyser le fonctionnement de la Région ! », précise encore la co-présidente du groupe écologiste à la Région. Ces tensions actuelles entre les écologistes et les socialistes cachent en réalité des divergences plus frondes entre les deux groupes. La première est démocratique. « Ce qui surprend beaucoup la droite, nos partenaires de la majorité et certains journalistes, c'est qu'aujourd'hui nous ne sommes pas dans une gauche plurielle bis ! Pour nous, il est nécessaire et indispensable de pouvoir assurer nos différences... et cette diversité est une richesse pour les politiques régionales », analyse Alexandra Cusey. La seconde est sur le projet de société. « Pour nous, il est urgent de mettre en oeuvre à travers les politiques régionales une transition de notre modèle économique. Il faut arrêter de penser avec l'omniprésence du mythe de la croissance qui règlerait tous les problèmes ». Voilà un sérieux point de désaccord avec le PS. « Effectivement », confirme l'élue savoyarde. La candidature d'Annecy à l'organisation des Jeux olympiques d'hiver de 2018 en est un excellent exemple.

Des écologistes et des socialistes qui peuvent travailler ensemble

Malgré ces couacs, Alexandra Cusey croit dur comme fer à la pertinence d'une alliance avec les socialistes pour gérer la Région et faire avancer les droits démocratiques et sociaux des citoyens. « Avec tout cela, personne n'a parlé d'une délibération très importante qui a été voté la semaine dernière et qui est une avancée démocratique importante que nous avions négociés avec les socialistes entre les deux tours : le droit d'initiative citoyenne ! », signale-t-elle. Il s'agit de donner la possibilité aux citoyens de co-construire avec les élus des projets de délibération qui suivraient ensuite les procédures normales de la Région. Pour qu'une demande soit valide, il faudra que parmi les signataires, les demandeurs issus de chacun des départements représentent au moins 0,5% des électeurs inscrits dans au moins 6 des 8 départements de Rhône-Alpes. « L'ouverture de ce nouveau droit aux citoyens est la preuve que nous pouvons travailler ensemble », conclut Alexandra Cusey.

Mikaël Chambru

 

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