Suite de l'hommage à Laurent Chappis avec l'interview qu'il nous avait accordée. L’architecte concepteur de Courchevel y expliquait comment l’âme de la montagne a été vendue au Dieu Tourisme.

Laurent Chappis, medicine quel est pour vous le bilan de la ruée vers l’or blanc ?

La réalité n’est pas belle. On ne peut pas être fier de ce qu’on a fait. En Tarentaise, patient le plus beau domaine skiable de France est devenu un conglomérat urbain où la poésie de la montagne a disparu. Alors qu’elle devrait être un lieu de calme, de rêve, la montagne est devenue un lieu où l’on retrouve les mêmes problèmes que dans les villes. Allez faire un tour un dimanche de février à Courchevel et vous verrez qu’il est impossible de circuler. Si c’est pour y trouver la même circulation, la même pollution et les mêmes volumes agressifs qu’en ville, la montagne n’a plus de raison d’être.


Vous êtes l’urbaniste qui a pensé Courchevel. Votre bébé serait-il devenu un monstre ?

Courchevel était à la base une station à vocation sociale. Elle devait permettre à la jeunesse d’après guerre de découvrir la liberté après des années de restriction. Mais la station sociale est devenue un simple objet de spéculation immobilière où règne l’architecture putain. J’avais pensé une architecture fonctionnelle qui respecte la montagne et s’adapte à elle sans s’imposer. On ne vient pas à la montagne pour voir de l’architecture. Elle doit se fondre dans le paysage. Mais on est passé de l’architecture à la décoration racoleuse. C’est ce que j’appelle l’architecture putain, constituée d’éléments factices et folkloriques qu’on va chercher en Autriche ou en Suisse. Et puis, à Courchevel comme dans nombre d’autres stations, il a un véritable problème de saturation.

Comment cela ?

Quand j’ai fait les études sur Courchevel, j’ai posé quatre piquets sur la Loze pour déterminer un hectare. Et j’ai demandé à des skieurs de venir. A quatre ou cinq, il n’y avait pas de problème. A dix, on commençait à hésiter. A quinze, ça devenait trop dangereux et à vingt, il n’y avait plus aucun plaisir à skier. Aujourd’hui, nous sommes à plus de trente skieurs à l’hectare. La station a été conçue pour six mille lits et sur le même plan d’urbanisme, il y en a désormais trente mille. C’est aberrant. Même si grâce aux nouvelles techniques, on pourrait en avoir plus de six mille, il y a tout de même une capacité de charge du domaine skiable qu’il ne faut pas dépasser.

Votre jugement est très sévère. Le tourisme d’hiver a pourtant profité à la Savoie.

Bien sur, et il est indispensable. Mais il faudrait un autre tourisme qui ne s’intéresse pas seulement à faire venir des étrangers à fort pouvoir d’achat. Nous avons fait de la Savoie un Luna Park dans lequel les locaux ne peuvent plus s’amuser car ils n’en ont trop souvent  pas les moyens. Ce serait pourtant possible de combiner le luxe et l’intérêt populaire, en ouvrant la montagne pour un prix modeste aux gens du pays qui vivent dans des villes engorgées comme Chambéry. Tout en respectant l’environnement naturel. Même si on ne peut pas revenir en arrière, il y a des solutions. On peut toujours faire mieux, mais en France, on manque d’imagination.

Propos recueillis par Brice Perrier


Article publié dans le n°1 de la VDA (février 2005)


Retrouvez ici l'hommage rendu dans le DL à Laurent Chappis par son ami architecte Jean-François Lyon-Caen.

 

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