Fred est allé à Aix-les-Bains pour le déjeuner de presse du documentaire L’avion du lac. Une histoire de coucou nazi échoué sous les eaux du Bourget qui s’est révélée plus attractive que la pintade.

« Salut mec, prescription ça t’intéresse une histoire d’avion nazi qui dort au fond du Lac du Bourget depuis 70 ans ? » Le genre de message qui vous sape une journée grise dédiée au visionnage d’un vieux Verneuil en noir et blanc avec Belmondo et Ventura et à l’intégrale de la saison 1 de Californication. Mais voilà, sales n’écoutant que ma dévotion pour la Kommandantur de La Voix, me voici lancé à travers les brumes blafardes d’une matinée d’octobre en direction d’Aix-les-Bains. Là, sur le quai principal du Grand Port, une brochette de la délégation de France 3 Rhône-Alpes m’accueille avant l’embarquement à bord de l’Hydra’Aix, pour un point Presse sous la forme d’un déjeuner. Au menu : le documentaire L’avion du Lac, co-produit par la chaine publique et la bien nommée société Cocotte minute productions. De quoi se mettre en appétit.

Le Loch Ness du Bourget ?

Franchissant la passerelle, je découvre que ce navire de la Compagnie des Bateaux du Lac du Bourget, en forme de suppositoire mal dégrossi, a été entièrement privatisé. A la place de la centaine de couverts qu’il offre habituellement, trônent au milieu d’une salle vide deux tables d’une vingtaine de places. La première accueille les techniciens de France 3 prêts à bondir après le dessert sur le tournage de l’émission débat qui suivra la diffusion télé du film. La deuxième est composée des cadres de la fameuse délégation. A peine présenté à Michel Chiche, et invité à m’attablé non loin de sa personne, le délégué régional de France 3 Rhône-Alpes entame son speech sur la série de cinq docus consacrés à « La seconde », dont L’avion du Lac est le quatrième volet. Les confrères grattent sur leur calepin. Eh, on ne pourrait pas prendre l’apéro avant d’attaquer ce labeur de moines copistes ? Bon, ok, moi aussi je sors mon carnet.

Les entrées arrivent. Une terrine de brochet. Ceux qui n’ont jamais eu « la chance » ou « l’honneur » de participer à un déjeuner de presse, pensent sans doute qu’on y mange tout à fait normalement, le calepin à droite de la fourchette pour y noter, une fois repu, quelques confidences à la volée. Pas du tout ! C’est le calepin qui reste au centre, les mots que l’on avale, et la nourriture que l’on picore, comme on peut, à la volée. Heureusement, c’est ce moment que choisit Anja Unger (prononcez Anna), la réalisatrice, pour intervenir. «  J’avais vu un livre sur cette histoire d’avion allemand dans une vitrine d’Aix les Bains. Je me suis dit : qu’est ce que c’est que ça ? C’est le Loch Ness du Bourget cette histoire… Mais, en discutant avec les gens de la région, j’ai su que les faits historiques avaient existé. C’est ce qui m’a donné envie de faire le film. » Cette femme, qui respire l’honnêteté et la simplicité, est un remède contre la fringale galopante. Et c’est avec ce genre d’atouts imparables qu’elle a remonté l’histoire du coucou du troisième Reich.

Une Histoire dont on ne sort pas

Le 30 mars 1943 le Focke Wulf 58C de la Wehrmacht, parti de Bron en banlieue lyonnaise avec quatre soldats à son bord, s’abime au nord du Lac du Bourget. Plus précisément au centre d’une ligne entre St Gilles et Chatillon. Deux Allemands seront sauvés par des pêcheurs de Conjux, et même recueillis chez l’habitant. En récompense, le Reich, dans sa grande mansuétude… libèrera quatre prisonniers de guerre du village. Anja a remonté patiemment les pistes de cette petite histoire dans la grande en rencontrant les acteurs de l’époque ou, à défaut, leurs familles, leurs souvenirs, et une certaine rancœur qui ne s’adresse pas plus au grand ennemi d’hier qu’au voisin soupçonné d’avoir trahi. « J’avais parfois l’impression d’être une missionnaire qui vient libérer la parole. Ces sujets sur la guerre, on y revient sans cesse parce qu’ils font partie des stigmates qui restent sous-jacents dans nos vies d’aujourd’hui », ajoute, le regard un instant trouble, la documentariste originaire d’Allemagne.


Cuisse de pintade farcie normande sauce St Jacques. C’est bien la première fois que je picore plus une pintade qu’elle-même n’a pu le faire dans une vie antérieure. A ma gauche, une brune de France 3 ironise avec des représentants de la mairie sur l’utilité du fonctionnement des brumisateurs du port alors que, dehors, l’automne semble installé pour de bon. « Et en hiver, vous les mettez en route aussi, histoire qu’on se retrouve immédiatement congelés à la sortie ? » C’est vrai, c’est cocasse… La discussion glisse ensuite mystérieusement sur la spécialisation dans les années 70 de la cité aixoise dans les lieux de débauches nocturnes, comme les night-clubs ou les boites échangistes, dont les braises rougissent encore quelque peu la nuit tombée… Ah l’Histoire, on n’en sort pas !

Un crash en eaux troubles

Au moment du parfait aux poires, le plongeur fait son apparition. Non, pas celui du restaurant du bateau, mais Jean-Marc Blache, qui avec une petite équipe a réalisé en 2004 la première véritable approche de l’épave. Il nous apprend que l’avion repose à 110 mètres de profondeur dans une eau sombre à 4 degrés, le nez planté dans la vase. « C’est une profondeur très difficile à atteindre, il faut une excellente préparation mentale et physique, car seul 1 % des plongeurs en activité dépasse les - 60 mètres. » Ce zingue allemand est en fait l’épave la plus profonde de France en eau douce. Et après avoir attiré National Géographic et moult magazines européens de plongée, ce vestige est devenu un spot incontournable pour des plongeurs pros venus de toute l’Europe.

Reste que les raisons du crash demeurent floues. Selon Anja, les pilotes allemands de l’époque avaient un petit jeu favori. Ils adoraient raser les flots du lac pour effrayer les canards, et surtout les pêcheurs, au passage. Ce 30 mars 1943 le lac était calme, olympien. Sous un effet miroir bien connu des férus d’aviation, la surface limpide a pu tromper le pilote dans son appréciation des distances. Et l’avion à fini par embrasser les flots, définitivement. Un dernier café fissa derrière la cravate, et ce voyage immobile (le bateau n’aura jamais quitté le quai) à travers le temps touche à sa fin. Il est l’heure pour nous, pauvres rats, de quitter le navire. Sur le quai, je jette un dernier coup d’œil vers les eaux miroitantes du lac.

Le soir, c’est la projection du film devant plus de 700 personnes au palais des congrès de la cité thermale. Deux heures plus tard, près du buffet un verre de jus d’orange à la main, j’aperçois Anja drapée dans son élégance un peu froide, toute germanique, happée par la houle Aixoise des grands soirs.

-       Alors Anja, vous êtes contente ?

-       Oui.

Frédéric Delville


L’avion du Lac de Anja Unger, sera diffusé ce samedi 12 octobre a 15h 20 sur France 3 Alpes, Rhone-Alpes et Auvergne. Après le film, dans Le débat des grands moments de la Télévision, Alain Fauritte recevra Anja Unger, Roger Pilloud (le découvreur de l’épave), Jean-Marc Blache (photographe et plongeur) et Raphael Spina (historien) afin de poursuivre l’exploration.

 

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