S'appuyant sur un document de la Commission européenne, treat Reporterre annonce que le Lyon-Turin ne servira pas à transporter les marchandises entre la France et l'Italie. Décryptage d'une ambiguïté cultivée.

La semaine dernière, la presse locale se félicitait de l'attribution du marché de la galerie de reconnaissance de Saint-Martin-la-Porte, le futur tube sud du tunnel de base de la liaison international Lyon-Turin, dont on vous parlait l'an passé. Seuls nos confrères de Reporterre ont en revanche donné en France de l'écho à un document de la commission européenne daté d'octobre 2013. Rendu publique le 14 mai dernier par les opposants italiens au projet, il stipulerait que ce projet de nouvelle ligne ferroviaire à grande vitesse ne servira pas à faire transiter les marchandises qui continueront à emprunter la ligne existante. Une révélation de nature à conforter les opposant aux Lyon-Turin qui, par la voix de Daniel Ibanez, dénoncent depuis des années un projet « coûteux, néfaste et inutile » face auquel il est « possible de se satisfaire de la ligne historique » pour mettre la quasi-totalité des camions traversant la Savoie sur les rails. Mais que nous dit vraiment le document ?


L'axe principal pour le fret entre la France et l'Italie

Ce texte issu de Bruxelles est le rapport annuel d'activité 2012-2013 pour le Projet prioritaire 6, rédigé par Laurens Jan Brinkhorst, le coordinateur du projet pour la Commission européenne. Ce Projet prioritaire 6, dont fait partie le Lyon-Turin, est un projet européen d'un immense axe ferroviaire de 1 638 km de long reliant la péninsule ibérique à la partie orientale de l'Europe. On découvre dans ce rapport qu'un organisme dénommé « Plateforme du corridor Lyon-Turin (PCLT) » se réunit discrètement chaque année, en présence de « toutes les parties concernées par le calendrier et la gestion de cette importante infrastructure de transport afin de planifier, coordonner et superviser les actions à entreprendre sur le corridor Lyon-Turin dans les années à venir ». Trois réunions ont déjà eu lieu : à Bruxelles en 2011, à Chambéry en 2012 et à nouveau à Bruxelles en 2013.

Au cours de cette dernière, Laurens Jan Brinkhorst affirme que les participants ont « convenus de la nécessité de réactiver la ligne existante pour qu’elle devienne l’axe ferroviaire principal pour le transport des marchandises entre la France et l’Italie ». Cette ligne existante est le trajet historique reliant Lyon à Turin par le tunnel ferroviaire du Mont-Cenis, celle que Louis Besson décrie depuis des années. « La ligne du 19ème siècle, même rafistolée, n’offrirait en aucun cas la capacité nécessaire aux tonnages en cause sur l’ensemble des franchissements alpins », affirmait ainsi le co-président de la commission intergouvernemental sur le Lyon-Turin dans une tribune publiée dans La Voix. Mais rénovée récemment en France comme en Italie (élargissement du tunnel, modernisation des installations électriques, etc), Laurens Jan Brinkhorst estime que cette vieille ligne est désormais en capacité de répondre aux contraintes de l'autoroute ferroviaire : « le coordinateur continuera en conséquence à soutenir les efforts des deux Etats membres, notamment au travers du travail du groupe de haut niveau sur la ligne historique ».

Absence d'échéance

Selon Reporterre, cette décision change complètement les objectifs de la nouvelle ligne ferroviaire Lyon-Turin affichés et défendus par les promoteur du projet qui expliquent inlassablement que le fret en est l'un des piliers. Le site écologiste titre ainsi que les marchandises ne passeront pas sur le Lyon-Turin, ajoutant que « la rationalité économique du projet, déjà incertaine, s'en trouve réduite à néant ».Pourtant, ce rapport n'affirme absolument pas que la nouvelle ligne ferroviaire ne concernera pas le fret. Il dit juste qu'il faut exploiter la ligne actuelle qui a été rénovée, sans préciser d'échéance dans le temps. D'où une certaine ambiguïté dont se sont saisis les opposants italiens.

« Cette ambiguïté a été créée délibérément dans un souci polémique, réplique Louis Besson, co-président de la commission intergouvernementale sur le Lyon-Turin. La ligne future ne sera pas livrée avant 12 sinon 14 ans, donc le coordinateur européen a mis sur pied une plateforme permettant de réunir tous les opérateurs concernés pour leur dire : n'attendez pas la nouvelle infrastructure pour valoriser le rail. Cela n'exclue bien évidemment pas d'anticiper l'avenir avec une nouvelle infrastructure beaucoup plus performante. » S'il parle d'axe principal entre la France et l'Italie, c'est tout simplement parce que c'est « le seul axe ferroviaire digne de ce nom, poursuit Louis Besson. Il pourrait alléger un peu ce qui passe par la route à Vintimille, mais la seule infrastructure pour l'avenir, c'est bien sûr la nouvelle. Et c'est le choix adopté par Bruxelles. Faut vraiment prendre les gens pour des andouilles à vouloir leur faire croire le contraire ! »

Impossibilité politique

Le choix de Laurens Jan Brinkhorst de demander une utilisation maximale de la ligne existante résulte surtout d'un constat qu'il exprime très clairement dans son rapport. « Le point de vue partagé est l’impossibilité politique de proposer la construction d’une nouvelle ligne sans avoir entrepris tous les efforts possibles pour rétablir la ligne existante comme artère principale de transport après les travaux d’élargissement du tunnel ferroviaire Fréjus/Mont Cenis ». Comment en effet justifier le besoin d'une nouvelle ligne alors que l'existant est utilisée à 20 % de ses capacités ? C'est l'un des arguments massues des opposants. Et la semaine dernière, des membres de la liste Europe Écologie- Les Verts aux européennes ont d'ailleurs déposé plainte à Chambéry pour mise en danger de la vie d'autrui « par abstention de l'utilisation des moyens existants pour faire diminuer le nombre de camions sur les routes de Savoie et de Haute-Savoie ».

Bref, le réalisme politique a probablement conduit à cette décision d'inciter à effectuer dès à présent un transfert de marchandises sur la ligne historique qu'on considérait jusqu'alors comme inapte au transport moderne. La véritable information de ce fameux rapport serait donc plutôt qu'elle redevient officiellement parfaitement opérationnelle et porteuse d'un certain avenir. Constatera-t-on dans les mois qui viennent, si le Gouvernement se décide enfin à entreprendre une vraie politique de report modal dans nos montagnes, qu'elle suffirait en fait largement ? Qui sait, car comme le confiait Dominique Dord la semaine dernière chez nos confères de Bastamag, « tout a changé autour de nous depuis trente ans, sauf les discours un peu grandiloquents et les arguments en faveur du Lyon-Turin, qui ont tous été battus en brèche ».

Mikaël Chambru et Brice Perrier

 

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