Au cœur du massif de Belledonne, sick EDF transforme des zones montagnardes inutilisées en « réservoirs de biodiversité ». Des outils de compensation à vendre aux bétonneurs des environs.

Imaginez une vallée montagnarde de plus de 1 300 hectares située où il n’y a rien. Des chamois, des bouquetins, des pierriers, des alpages, une forêt. Rien. Cette vallée, dont le départ se situe à quinze kilomètres d’Allevard, s’appelle Combe Madame. Elle marque la frontière entre la Savoie et l'Isère dans ce secteur encore non saccagé du massif de Belledonne. Il se trouve qu’EDF est propriétaire de ce morceau de montagne. De l’eau coulant ici en grande quantité, le géant électricien a imaginé un jour pouvoir l’exploiter. De l’autre côté des crêtes du Mouchillon, aux Sept-Laux (les lacs et non de la station de ski), EDF a fait des barrages et tire profit de la ressource hydraulique abondante. Mais Combe Madame, elle n’en avait jamais rien fait. Aujourd'hui, EDF veut rentabiliser cette zone montagnarde en la transformant en « réservoirs de biodiversité » qu'elle revendra ensuite sous la forme de « permis de pollution » aux géants du bulldozer souhaitant dévaster des secteurs protégés. Enquête sur ce marché de l’hectare de réserve naturelle.

Une vallée inexploitée

La vallée de Combe Madame est connue seulement de quelques randonneurs, skieurs de randonnée ou chasseurs. Certains racontent que l’endroit doit son nom aux caprices d’une grande dame des temps anciens, qui aimait s’y faire transporter en chaise à porteurs. Le lieu possède en effet un certain charme, sauvage, avec un ruisseau fougueux, de la forêt, quelques pentes herbeuses ou parsemées de rhododendrons et de myrtilliers. Et des cailloux. Beaucoup. Énormément. Des immenses tas de cailloux qui s’étirent des sommets aux abords du ruisseau et qui révèlent l’une des conséquences les plus visibles du réchauffement climatique, à savoir la fonte des glaciers et leur remplacement par d’austères moraines. Un ancien berger racontait qu’il y a cinquante ans, dans Combe Madame, un glacier descendait jusqu’à 2300 mètres et recouvrait tout le haut de la combe (jusqu’à 2900 mètres). Il n’en reste plus que quelques pitoyables bouts, rétrécissant d’année en année.

Au début de son expansion, la station des Sept-Laux avait pensé s’agrandir dans ces pentes idéales pour le ski en construisant une remontée mécanique jusqu’au sommet du Rocher Blanc. Finalement, ce projet a été abandonné et la vallée n’est aujourd’hui pas véritablement exploitée. Au milieu de la combe, il y a un petit refuge, ouvert l’été et dont la vingtaine de places est rarement occupée. En juillet et août, un berger y loge et tente de faire pâturer un petit millier de brebis dans les raides pentes parsemées de cailloux. Voilà à peu près toute l’activité économique présente dans cette vallée, qui, à la différence d’autres endroits de Belledonne (les Sept-Laux, le lac du Crozet, les vallons de la Pra), n’est jamais présente sur les cartes postales vendues dans les magasins de souvenirs du coin.

Une fabrique à permis de polluer

Pour Combe Madame, cette « inutilité » économique est bientôt terminée. Car EDF a enfin trouvé comment exploiter ce site. Cette vallée va lui permettre de devenir « opérateur de compensation de biodiversité ». Non, ce n’est pas une blague, ni un terme de novlangue tiré d’Orwell. Le site L’Usine Nouvelle développe le concept : « EDF vient d’être sélectionné par le ministère de l’Écologie pour devenir opérateur de compensation de biodiversité. Cela consiste, pour l’électricien, à mettre à disposition 1 200 hectares lui appartenant en Isère. Ce terrain servira aux maîtres d’ouvrage de la région à compenser l’impact de leurs travaux d’aménagement (ferroviaire, urbanisation...) sur les milieux naturels, comme la loi les y oblige. Ils paieront ainsi EDF pour que cette dernière, via des ONG, réhabilite la faune et la flore alpine considérées comme remarquables. L’électricien s’en servira aussi pour atténuer sa propre empreinte écologique. Cette expérimentation, qui devrait durer huit ans, fait partie des outils de compensation actuellement en test. »

Il s’agit du principe des « permis de pollution », issus du protocole de Kyoto. Concrètement, une entreprise ayant saccagé tant d’hectares pour réaliser tel chantier pourra se « racheter écologiquement » en finançant EDF pour qu’elle entretienne la biodiversité dans tant d’hectares de la Combe Madame. Et EDF elle-même pourra compenser ses chantiers ravageurs en arguant de son action à Combe Madame. Cela vous paraît relever d’un cynisme effarant ? C’est pourtant la réalité. Selon un document de présentation de « l’opération expérimentale d’offre de compensation de la Combe Madame », EDF entend valoriser la biodiversité dans Combe Madame par plusieurs opérations : en faisant de la « gestion forestière intégrée », en mettant en place une « ouverture mécanique des milieux » (c’est-à-dire en coupant des arbres), en créant une mare et en entretenant celle déjà existante. Il reste encore « à étudier » des « mise à défens », c’est-à-dire interdire l’accès à certains endroits aux randonneurs.

La bonne conscience verte s’achète

Une fois ces opérations menées, EDF proposerait « à la vente » trois « types d’unités » : des « milieux ouverts », des « milieux humides » et des « milieux forestiers ». Un des grands axes de communication serait que certains endroits de la combe sont particulièrement propices à la reproduction et au développement du tétras-lyre (autrement appelé « petit coq de bruyère »), espèce d’oiseau sédentaire emblématique des Alpes. Voilà comment, après quelques opérations et beaucoup de communication, cette vallée complètement inutile et non rentable servira « pour compenser les travaux d’EDF sur ses ouvrages hydroélectriques, et pour répondre aux besoins de compensation d’autres projets d’aménagements spécifiques à la région (développement des stations de sports d’hiver, projets d’urbanisation, projets ferroviaires…) ».

Imaginez : la station des Sept-Laux décide de s’agrandir par une remontée mécanique sur le Pic de la Belle étoile, et de faire fuir un peu plus loin les nombreux chamois et bouquetins présents sur le secteur ? La SEMT7L, propriétaire de la station, pourra racheter à EDF quelques hectares de rhododendrons préservés ou de forêt bien gérée à Combe Madame pour sa bonne conscience environnementale et ainsi se faire pardonner la gêne occasionnée. La future ligne TGV Lyon-Turin, son méga-tunnel entre la Maurienne et le Val de Suse, et ses plus petits tunnels sous Belledonne et la Chartreuse, vont bouleverser des zones classées Natura 2000 ? Pas de problème : en échange, l’Etat français donnera à EDF quelques sous pour qu’il s’assure de la bonne santé des deux mares de Combe Madame.

La préservation est une exception, la destruction une règle

Cela fait plusieurs années que différents élus du massif de Belledonne se réunissent dans une structure dénommée Espace Belledonne afin de « promouvoir le développement des communes de Belledonne ». Leur principal but est de réussir à créer un Parc naturel régional pour le massif afin de répondre à leur « besoin de reconnaissance », de permettre « la valorisation des richesses naturelles et culturelles », et de prendre acte de « la nécessité d’être organisés pour renforcer l’efficacité de nos actions collectives ». Il s’agit donc de créer une structure technocratique afin de rendre valorisable ce massif de Belledonne, « la belle dame », qui ne sert plus à grand-chose économiquement parlant depuis la fin des âges d’or de l’exploitation du fer puis de l’hydroélectricité.

Comme si les charmes de ce massif, ses lacs, ses pâturages, ses hauts sommets, ses longues vallées  souvent enveloppées de brouillard ne comptaient plus pour rien, dans un monde où tout doit être rentable. Les parcs naturels, comme les mesures de compensation de biodiversité, relèvent d’une logique où la règle est la destruction de l’environnement, et la préservation une exception. Leur philosophie peut se résumer ainsi : sur-protéger quelques endroits par des usines à gaz technocratiques pour mieux pourrir tout le reste. Un peu comme avec la Parc national de la Vanoise que les écolos cherchent aujourd'hui à sauver à tout prix ?

Le Postillon

Article paru dans Le Postillon n°18 - décembre 2012. Journal indépendant et sans publicité traitant de Grenoble & de sa cuvette. Il est disponible pour 2 euros à Chambéry, au Petit Verdun et à la librairie Jean-Jacques Rousseau, ainsi que sur abonnement (04 76 21 46 45 et Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. ).

 

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