Le désir de nourriture saine et la fin du pétrole bon marché imposent des circuits courts de la terre à l’assiette. Mais y aura-t-il assez de paysans pour rentrer dans l'ère du caddie vert ?

L’avenir est aux paysans. Ah ouais ? C’est en tout cas ce que nous a certifié l’économiste et sociologue Silvia Pérez-Vittoria (voir interview), visit web invitée en Savoie par le collectif de défense du plateau de Boige. Pourtant, sur ce même plateau, à une petite dizaine de kilomètres de Chambéry, Sébastien, un jeune éleveur exproprié pour laisser la place à la nouvelle polyclinique privée, affirme que « l’agriculture est classée dans le secteur. Même si je ne veux pas laisser tomber, même si je me bats, c’est logique de croire qu’on va passer à la casserole. La ville, elle nous croque. » C’est vrai que les agglomérations des pays de Savoie semblent inexorablement coloniser le monde rural alentour. On pourrait donc croire que l’agriculture à la sauce paysanne sera bientôt à ranger définitivement au rayon des souvenirs (voir l’article sur les paysans résistants).

Pourtant, Silvia est convaincue que l’avenir passe par une paysannerie qui serait de retour aux abords des villes pour alimenter les urbains. Une alimentation qu’elle souhaiterait débarrassée de tous ces pesticides et autres ajouts chimiques qui, c’est aujourd’hui établi, sont une des principales causes du cancer. En gros, l'idée serait d'abandonner les rayons de la grande distribution regorgeant de malbouffe pour aller faire vos courses aux champs plutôt que chez Auchan. Cela passe nécessairement par une multiplication des exploitations à taille humaine et par un retour des paysans près de chez vous. Utopique alors que la campagne ne cesse de s'urbaniser ?

Appauvrir les paysans

Les paysans, nos pays développés ont souhaité les éradiquer après la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’était justement une des conditions de ce développement. En 1958, le rapport Rueff-Armand remis au général de Gaulle préconisait ainsi le sacrifice de l’agriculture à la puissance industrielle. Comment cela ? En maintenant les revenus agricoles en dessous de ceux de l’industrie, afin que les paysans soient peu à peu contraints de quitter la terre et puissent fournir de la main-d’œuvre au secteur industriel. Ce rapport stipulait que « le mécanisme des prix ne remplira son office dans le secteur qu’en infligeant aux agriculteurs, presque en permanence, un niveau de vie sensiblement inférieur à celui des autres catégories de travailleurs. » Cela allait aboutir à l’abolition de l’indexation des prix agricoles, mesure qui viola impunément le traité de Rome. Parallèlement, la PAC (politique agricole commune) contribua à orienter l’agriculture vers le productivisme et la spécialisation. Les exploitations, parfois même des régions entières, passèrent ainsi progressivement de la polyculture à la monoculture. En gros, tandis que la majorité des paysans partait pour la ville, la minorité restante entrait dans le circuit de l’industrie agro-alimentaire, changeant en fait de métier. Les rendements allaient s’améliorer et l’agriculteur devenait dépendant d’un système qui le subventionne largement (aujourd’hui en moyenne pour près de 100% de son revenu), mais lui impose, en amont, une industrie fournissant engrais, pesticides ou herbicides, et en aval, des réseaux de distribution qui écoulent sa marchandise à un prix tiré vers le bas. La terre n’est plus cultivée, mais exploitée. On va même arriver à s’en passer grâce aux élevages et aux cultures hors sol. Mais ça ne pourra pas durer.

Du pétrole dans votre assiette

« L’agriculture productiviste va droit dans un mur énergétique, confie Jean Vuillet, porte-parole de la Confédération paysanne en Haute-Savoie. Quand vous mangez, la première chose que vous consommez, c’est du pétrole. Il faut trois tonnes de pétrole pour faire une tonne d’engrais. Et même si on utilisait l’ensemble des terres cultivées en France pour faire du biocarburant, cela fournirait uniquement les besoins de l’agriculture telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Il devra nécessairement y avoir une réorientation, mais va-t-on être capable de la faire avant la catastrophe mondiale ? » Outre le fait que les terres agricoles de la planète sont largement mises à mal par des produits qui tuent toute vie souterraine, cette catastrophe pourrait être provoquée par la flambée des prix du pétrole qui se profile à l’horizon. C’est que nous approchons à grands pas du pic de Hubbert, qui signera le moment où la production de pétrole ne pourra plus répondre à une demande toujours croissante. A partir de ce moment, que certains annoncent imminent, le prix du baril augmentera de manière forte et continue jusqu’à épuisement des stocks. C’est toute notre économie qui s’en retrouvera bouleversée. Le coût du transport des marchandises arrivant des quatre coins de la planète s’envolera et notre agriculture au fort goût d’hydrocarbure devrait devenir hors de prix. Il ne nous restera plus qu’à relocaliser notre production agricole, en limitant au maximum les intrants utilisant du pétrole. Et il faudra alors bien des gens pour cultiver la terre près de chez nous si on souhaite casser la croûte.

Les fermes ferment

Gardons tout cela à l’esprit, mais ne tombons pas dans le catastrophisme. Réjouissons-nous plutôt du fait que, sans-doute grâce à nos montagnes, qui ne le permettent pas, la terre savoyarde n’a pas été soumise à un régime agricole ultra intensif. Nos exploitations restent le plus souvent familiales ou bien comptent quelques agriculteurs regroupés en GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun). Elles ont misé sur des produits valorisés par leur identification à nos terroirs. Autre point positif, la production est plutôt diversifiée, bien que l’élevage bovin pour la viande et surtout pour le lait occupe la majorité de nos agriculteurs. Maintenant, même si nous comptons encore plus de 3 800 exploitations considérées comme professionnelles, elles diminuent chaque année. Et celles dont l’activité n’est pas considérée comme un revenu principal, aujourd’hui encore plus nombreuses que les professionnelles, ont presque été divisées par deux en moins de quinze ans. « Lors des six dernières années, confie Jean Vuillet, 35% des fermes haut-savoyardes ont fermé. On essaie de limiter la casse, mais je suis très inquiet sur la pérennité de nos fermes par rapport aux pertes foncières. Le département est en pleine expansion et l’urbanisation gagne les alpages. Pendant ce temps, nos prix baissent, ce qui impose de grossir pour garder son revenu. » Du coup, avec une terre agricole de plus en plus rare, la solution est bien souvent d’attendre que le voisin abandonne sa parcelle et lâche l’affaire.

Essor de la vente directe

Grossir pour arriver à tirer un revenu stable d’une production croissante vendue à un prix de plus en plus bas, c’est l’équation qui résume la situation de la majorité de nos agriculteurs. Et si la solution était tout simplement non pas de grossir mais de vendre plus cher en proposant ses produits directement au consommateur ? Pas évident, répond Martin, jeune producteur de lait à Clermont. « Il faudrait se réadapter au marché, et comme on est très spécialisé… On a les mêmes fournisseurs, le même acheteur. Si tu sors de ça, t’es tout seul. C’est plus simple de passer de 30 à 40 vaches que de faire un atelier pour vendre du fromage. Et on sera beaucoup plus aidé pour se développer que pour se diversifier. » Pas très évidente pour le lait, la formule de la vente directe, pratiquée depuis toujours sur nos marchés, connaît néanmoins un nouvel essor. La preuve avec Saveur campagnarde, un magasin installé à la Motte-Servolex fondé par une quinzaine d’agriculteurs de la région qui écoulent tout ou partie de leur production en passant eux-même derrière la caisse une fois par semaine. « On a choisi de limiter les intermédiaires pour valoriser nos produits tout en restant à un prix abordable, explique le responsable du magasin. Ça marche très très bien. Les producteurs ne gagnent pas plus, mais ils ne sont pas tributaires des prix du marché. Les gens viennent ici parce qu’ils savent comment le produit est fait et par qui. On n’est pas bio, mais on refuse l’agriculture productiviste. Du champ à l’assiette, on contrôle complètement le circuit pour assurer une qualité gustative et sanitaire correcte sur l’ensemble des produits de base. Il y a de tout dans la région pour se nourrir complètement et la demande des consommateurs est là. C’est plutôt les acteurs qui manquent. C’est que les producteurs sont dans un système de filière, de plateforme, d’intermédiaires. Ils ne veulent ou ne peuvent pas changer. »

AOC ou bio ?

Franck Vuillermet, lui, a changé sa façon de travailler. Ancien membre de Saveur campagnarde, issu d’une famille où l’on est maraîcher à Chambéry depuis quatre générations, il a décidé de passer en bio et de vendre ses produits directement depuis son exploitation. Son circuit de distribution raccourci au maximum fait un tabac. Pour une raison toute simple : l’exigence de qualité. « L’agriculture biologique est le vrai truc sérieux pour le consommateur, assure Franck. Les labels de qualité, ça a quand même le défaut d’embrouiller les gens. Tu peux avoir une AOC et traiter à mort au niveau chimique. Idem pour l’agriculture raisonnée pour laquelle il n’y a aucune limitation dans l’utilisation des produits. La bio est en fait l’unique garantie de qualité. Mais la chambre d’agriculture ne fait rien pour la développer. » Au-delà même du bio, il est dans un secteur délaissé par le système agricole actuel. Le maraîchage ne bénéficie en effet d’aucune subvention. « On est complètement à part, continue Franck. C’est sans doute parce qu’on ne va pas gueuler à Paris. On devrait. Mais le maraîchage a besoin de terre plate, avec de l’eau à proximité, donc souvent près des villes. Moi, je suis constamment en guerre avec la mairie de Chambéry qui veut nous prendre du terrain. Là, ils me prennent encore 2 400 m2 pour la nouvelle salle du Phare. Et mon terrain est classé en utilité publique. Quand j’arrêterai, je ne pourrai pas le vendre. C’est que la salade, ça n’a aucune valeur comparée à une salle de sport. Je trouve pourtant que c’est mon boulot qui est d’utilité publique. »

Une nouvelle génération de paysan

Pensant eux plutôt à leur utilité personnelle, les clients sont de plus en plus nombreux en pays de Savoie à désirer manger des légumes de saison produits près de chez eux de manière naturelle (voir l’article sur le bio en Savoie). Ils se fournissent chez les quelques rares producteurs comme Franck, au marché ou alors dans des magasins où ils sont convaincus de trouver une nourriture saine. Certains vont même aujourd’hui jusqu’à se grouper entre eux afin d’aider un agriculteur désireux de s’installer en l’assurant de lui acheter une partie importante voire la totalité de sa production. C’est le système des AMAP (voir l’article sur les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne). Un système qui répond à cette demande des consommateurs et permet à des personnes parfois non issues du monde agricole de s’installer comme maraîchers, quasiment la seule branche accessible en raison du faible investissement qu’elle demande. « C’est un espoir que des gens viennent d’autres milieux et apportent du sang neuf, estime Jean Vuillet. Les fils de paysans ont tendance à ne voir que le mauvais côté des choses, un salaire en dessous de la moyenne pour une grosse charge de travail. Alors même s’il y a une limite culturelle, car les paysans ne se voient pas comme des maraîchers, le maraîchage est sous-exploité ici et il peut-être intéressant pour l’emploi. Son gros avantage est qu’il ne nécessite que peu de surface. Et puis, avec le fumier, on dispose d’engrais et donc d’une bonne complémentarité avec l’élevage. Je ne sais pas pourquoi la chambre d’agriculture n’évoque jamais cette possibilité. » Heureusement, il y en a qui n’attendent pas que la chambre ou l’Etat s’en mêle. Ils parviennent tant bien que mal à trouver quelques bouts de terrains pour réinstaller de l’agriculture dans nos campagnes et nourrir sainement leurs concitoyens. Peut-être sont-ils les pionniers d’une nouvelle génération de paysans systématisant un service direct de la terre à l’assiette. Beaucoup, notamment chez les agriculteurs, les verront sans doute encore quelque temps comme de doux rêveurs utopistes. Jusqu’au jour où Hubbert les invitera à les imiter en rentrant dans l'ère du caddie vert.

Brice Perrier

(dossier publié dans le numéro 7 de la VDA, avril 2006)

Voir aussi le programme d’Europe Ecologie Rhône-Alpes (se nourrir mieux pour vivre mieux) qui défend cette vision de l’agriculture et de l’alimentation.

 

Notre fil twitter

Vos produits savoyards

Bannière