Jean Bertolino passe de Maché au Granier et livre un roman d'aventure actuel qui dévoile notre passé. Interview à la gloire d'une terre qu'il a aussi voulu faire sainte.

Le Granier, drugs vous connaissez bien sûr ? Cette montagne majestueuse qui surplombe Chambéry du haut de sa falaise. Une paroi abrupte engendrée par un gigantesque éboulement ayant enseveli, online le 24 novembre 1248, toute la vallée. Cinq villages engloutis, des milliers de victimes, et une légende qui vit le jour à Myans où la vierge aurait stoppé le déluge de pierres. Jean Bertolino, le fameux grand reporter devenu notre chroniqueur, a fait de cette montagne mythique le terrain de son dernier roman, Et je te donnerai les trésors des ténèbres. Une histoire à rebondissement où une petite équipe de spéléologues part à la chasse au trésor. En explorant les failles du Granier, ils vont remonter le temps et découvrir au péril de leur vie un incroyable butin protégé depuis des siècles. Bref, Berto nous emmène dans un thriller sous-terrain qui renvoie à notre Histoire bien qu'il se déroule de nos jours. Et il fait à la Savoie une déclaration d'amour.

Jean, à la lecture de votre roman, ce qui marque le plus, c'est cette présence du Granier. C'est d'abord à cette montagne que vous avez voulu rendre hommage ?

Evidemment. Après avoir vécu de 4 à 9 ans dans le quartier de Maché à Chambéry, j'ai habité à Bellevue, au pied du Granier. C'était l'âge où l'on commence à rêver d'évasion et nos premières escapades nous menaient vers cette montagne. Etant enfant, c'est surtout la vierge de Myans qui m'a marqué. La religion catholique était très présente et cette vierge qui avait arrêté la chute de la montagne nous fascinait. On nous disait qu'elle exauçait les vœux, alors quand on avait une peine, on faisait appel à elle. Et puis, le Granier, on sait qu'il s'est effondré, qu'il est instable et qu'il peut être menaçant. A Chambéry, on a face à nous le Nivolet avec sa croix qui fait office de palladium, de protecteur. On pouvait l'escalader à pied depuis Saint Alban en passant les sentiers. Mais dans le dos, on avait le Granier...

Que vous ne pouviez pas escalader ?

Non, mais on passait tout à côté. On allait près du col, le long des Pierriers. On le regardait et on allait cueillir des sabots de Vénus. On aimait aussi se balader près du lac noir, un endroit intrigant. Cette montagne qui fait peur avait un côté magique, ensorceleur. Le Nivolet était rassurant, tandis que le Granier, avec sa cassure, semblait avoir été brisé par le glaive de Dieu. Et on se disait que ça pouvait recommencer. D'ailleurs, dans les années 1960, il y a eu un mini éboulement. J'étais chez mes parents et l'ai entendu. L'effondrement était toujours dans nos têtes, on savait qu'il y a avait eu des milliers de morts et que cette montagne était instable. Voilà pourquoi j'ai voulu lui consacrer un roman. Pendant longtemps, je n'ai pas trop osé m'y attaquer, mais j'ai fini par le faire il y a trois ans et demi. Je me suis alors plongé dans son histoire, celle de l'éboulement, au XIIIe siècle, à l'époque où la Savoie n'était pas encore un duché et où les comtes n'étaient pas installés à Chambéry et résidaient à Saint-Jean de Maurienne ou à Montmélian. J'ai été très surpris de découvrir qu'aucune chronique de l'époque ne parlait de la catastrophe. Cela ne viendra que 50 ans plus tard, comme si tout le monde avait été muselé, que personne n'avait rien osé dire. Il faut dire que la vallée a été considérée comme maudite pendant deux ou trois siècles. Il a fallu au moins 200 ans avant que des paysans venus de la vallée des Entremonts ou des Bauges osent à nouveau travailler cette terre en y plantant les vignoble que l'on connait encore aujourd'hui.

Il n'y a donc pas de récit de l'époque, mais vous en créer un qui fait suite au passage du pape Innocent IV.

Il faut savoir qu'au XIIIe siècle, s'affrontaient en Italie les Gibelins et les Guelfes, c'est à dire le Saint Empire romain germanique et la papauté. Ce conflit opposait en quelque sorte la bourgeoise favorable au pape et l'aristocratie qui soutenait le Saint Empire. Le comte de Savoie Amédée IV était partisan de l'empereur dont il était un vassal. Se sentant menacé, le pape décida de s'exiler à Lyon, une ville libre qui ne dépendait ni du Royaume de France ni du Saint Empire, même si elle était plutôt sous l'influence du comte de Savoie. Pour s'y rendre, Innocent IV ne pouvait pas demander la protection d'Amédée IV, celui-ci devant fidélité à son suzerain. Il eut donc recours à un certain Jacques, ou Guillaume, Bonivard, le doyen du décanat de Savoie dont le siège était à Saint-André. Ce religieux plutôt magouilleur conseillait aussi le comte. Il a permis au pape de transiter en Savoie et le rejoindre le canal de Savière afin de rallier Lyon où Innocent IV restera cinq ans et écrira une encyclique. En échange de ce service, Bonivard se fit attribué par le Saint-Père un monastère bénédictin et ses terres qui jouxtaient sa propriété. Cela a été formalisé deux ans plus tard par une bulle, et le soir où Bonivard chassa les religieux pour célébrer avec les hobereaux du coin l'acquisition de ces nouveaux biens, la montagne lui tomba sur la tête. Ils venaient à peine de commencer à ripailler quand ils furent ensevelis par cet éboulement qui a tout dévasté sur son passage. Ça, c'est la vraie histoire, et à partir de là il y avait de quoi construire un roman.

Avec d'abord la planque d'un fabuleux trésor.

J'ai imaginer que le pape avait passé le Mont Cenis avec une grosse malle, ce qui aurait été observé. Mais à Lyon, il n'y en avait plus de trace. Où avait-elle donc pu être déposé ? Chez le doyen bien sûr !

Lequel l'a caché dans la montagne.

Oui, car le Granier est mon personnage principal. Il a déjà une histoire, une légende, et moi j'en crée une autre.

En pénétrant dans ses entrailles et ses galeries. Votre roman est donc aussi une aventure spéléologique. Avez-vous reconnu le terrain vous-même ?

J'ai fait de la spéléo étant jeune, mais pas dans le Granier. Je me suis donc beaucoup servi de récits de spéléologues, et me suis mis à imaginer de nouvelles entrailles. Il y a encore des centaines de kilomètres de grottes non explorées dans cette montagne. J'ai ainsi prolongé le réseau bien connu de Pincherin en le liant via une faille à celui de Cernon. En fait, la sainte cave du trésor se trouve à la lisière des réseaux du Granier et de ceux de l'Alpette. Par cette exploration souterraine, j'ai voulu rendre la montagne vivante.

Si la cave est appelé sainte, ce n'est pas pour le Trésor d'Innocent IV mais parce que vous y avez ajouté le saint suaire. Comment se retrouve-t-il là ?

Car de grandes familles savoyardes, ayant un pressentiment qui s'est révélé juste, ont eu peur de le voir partir à Turin ! Sachant que certains soupçonnent Léonard de Vinci d'avoir réalisé cette relique, et que ce dernier a eu l'occasion de la voir lors d'un passage avec François 1er à Chambéry en 1516, le lien était tout trouvé. Les familles savoyardes vont donc demander au peintre florentin de faire une copie pour conserver l'original en Savoie, créant alors une confrérie en vue de sa sauvegarde. Comme un descendant de Bonivard en faisait partie, il a naturellement proposé de dissimuler le suaire dans la grotte où dormait déjà depuis presque deux siècles et demi la montagne la malle du pape et son trésor.

Mais pourquoi cette confrérie des portes glaive a-t-elle voulu garder caché jusqu'à nos jours ce fameux suaire ?

Car ils pensent que nous ne sommes pas prêts pour le recevoir. A l'origine, ils ne souhaitaient pas qu'il quitte la Savoie car c'était selon eux leur protecteur. Mais ensuite, ils vont vouloir protéger cette relique de notre monde. Ils ne souhaitent pas que l'on s'en serve pour manipuler les masses, ni qu'il fasse l'objet d'une utilisation mercantile. D'ailleurs, Nadine, mon héroïne, se rend bien compte du choc et des dérives que pourrait provoquer la découverte de l'authentique saint suaire dans le Granier. Cela ne pourrait qu'éveiller de la cupidité. Le suaire de Turin, il est sous la protection de l'Eglise, mais que se passerait-il si un particulier sans scrupule récupérait celui qui est caché dans les entrailles du mont Granier ? Il le monnayerait ! En fait, la confrérie pense que l'humanité n'est pas encore assez mûre pour recueillir cette révélation. Ne vit-on pas sous le règne du veau d'or. Très soupçonneux à l'encontre de notre époque, ils souhaitent attendre des jours meilleurs pour le montrer. Et quand Nadine demande qui décidera du bon moment, un des frères porte glaive lui montre le ciel, car c'est Dieu qui décidera du moment où les reliques pourront être révélées aux humains.

Ah oui, car il n'y a pas que le saint suaire. Les frères ne s'en doutaient pas, mais Nadine va leur apprendre qu'un autre objet sacré se trouve dans le coffre d'Innocent IV...

C'est elle, en effet, qui le découvre, les membres de la confrérie n'ayant jamais voulu ouvrir la malle pour se prémunir contre toute tentation. Mais oui, c'est vrai, un objet aussi important que le saint suaire, une relique qui alimenté nombre de légendes, se trouve aussi cachée au cœur du Granier...

Quelle a été votre inspiration pour cette confrérie ? L'ordre de l'Annonciade ?

Un peu, mais je me suis en surtout inspiré d'une grande tendance du Moyen Age. Les confréries étaient à la mode à l'époque, au retour des croisades. Après la dissolution des Templiers, l'ordre s'est divisé en de nombreuses confréries secrètes. Il y en a eu beaucoup entre le XIIIe et le XVIe siècle. Enfin, c'est surtout l'Ordre du Temple qui m'a inspiré, et j'ai habillé mes frères comme des Templiers, mais avec une tunique rouge ornée de la croix blanche de Savoie.

Au final, c'est votre attachement à la Savoie que vous signifiez par ce livre, notamment à travers son Histoire non enseignée, comme le souligne Nadine, une étudiante en Histoire, à propos des conditions de l'annexion.

La Savoie, c'est le pays qui m'a formé, où j'ai passé toute mon enfance. Je l'ai dans les tripes, même si je n'y vis pas en permanence. Ma compagne étant Parisienne, j'habite avec elle à Paris, et c'est peut-être mieux. Car à chaque fois que je reviens à Chambéry, mon émotion est telle que j'en ai parfois les larmes aux yeux. J'ai voulu faire de la vallée où j'ai grandie une terre sainte. Avec ce roman, je la consacre comme telle, m'attachant beaucoup à décrire sa faune, sa flore, ses paysages. Comment ne pas remercier ce lieu qui m'a vu grandir et a fait de moi l'homme que je suis devenu. Et puis je tenais aussi à rappeler son histoire oubliée, celle de la dernière région attachée à l'hexagone, sur la base d'une énorme duperie. Nadine le dit dans le roman : la version officielle du rattachement est une menterie, c'était une annexion où tout était déjà joué, bien avant le référendum. D'ailleurs, ça avait bien fait rire à l'époque le correspondant du Time à Genève. Notre duc, qui était alors prince de Piémont et roi de Sardaigne, aurait pu refiler cette dernière à la France en remerciement de son aide à Solférino et à Magenta. Mais pour une simple question de cohésion géographique, Napoléon III lui a réclamé les terres frontalières qui avaient pourtant vu naître et fait prospérer sa dynastie. Sans le moindre remord, ce renégat les lui a cédées. La Savoie est l'exemple même d'un pays qui a été trahis par son prince.

Propos recueillis par Brice Perrier

 

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