Alors que la rentrée se profile, visit this site generic Rémi Mogenet revient avec une anthologie de la littérature savoyarde, online la grande absente des programmes scolaires. Serait-ce parce qu’elle renvoie à la sagesse orientale ?

Après la littérature savoyarde du 20e siècle (voir ici) et les écrivains étrangers ayant parlé de la Savoie (voir ici), Rémi Mogenet revient dans nos colonnes et dans les bacs des libraires pour traiter du cœur de son sujet de prédilection. Avec La littérature du Duché de Savoie, il nous livre une anthologie de nos écrivains de l’an 1000 à l’annexion. Huit siècles de littérature qui rappellent que l’on n’écrivait pas ici comme de l’autre côté du Rhône. Car en Savoie, on a toujours voulu combiner la religion et la raison, refusant de sombrer dans le fanatisme tout en laissant libre court à un imaginaire mystique. Ceci conduit Rémi à estimer que nos auteurs faisaient preuve d’une sagesse répondant à des canons plutôt orientaux. Une approche malheureusement négligée par l’éduction nationale. Heureusement que le sieur Mogenet est là pour l’entretenir.

Rémi, deux ans après Louis Terreaux et l’Académie de Savoie (voir ici), tu nous sors une nouvelle anthologie de la littérature savoyarde. Pourquoi un tel livre ?

Si les deux titres sont très proches, mon livre se lit plus rapidement et se veut plus accessible. Il n’y a pas de longs chapitres mais des évocations synthétiques des différents auteurs du Duché de Savoie. Ce n’est pas un travail d’universitaires mais celui d’un amateur de littérature.

Une littérature qui est donc celle du Duché de Savoie, fortement liée à sa dynastie.

Oui, car elle se faisait sous son autorité. La Savoie est une création de la dynastie, et la littérature en est imprégnée. D’ailleurs, quand nos princes ont laissé à la France ce territoire, elle a perdu sa spécificité. Les auteurs nés après l’annexion ont écrit conformément à l’éducation française qu’ils ont reçue, une autre façon de voir les choses.

Se faisant sous l’autorité de la dynastie, cette littérature n’était pas vraiment libre. Elle a beaucoup consisté en une histoire de la Savoie mythique, de la légende du roi Berold aux récits idéalisés de Philibert de Pingon.

Même quand il s’agissait d’écrits religieux, ils étaient liés aux figures vénérées de la dynastie, comme avec François de Sales qui promouvait le comte Amédée IX. Et toute cette mythologie dynastique a perduré presque jusqu’au début du XXe siècle.

Peut-on alors considérer ces écrits de propagande comme de la littérature ?

Oui, car chacun avait sa façon d’encenser, chaque auteur sa sensibilité. Et puis il n’y a pas eu que de la littérature de cour. On vouait un culte à la dynastie, mais aussi aux ancêtres, au territoire, à sa maison d’enfance, au saint de la paroisse ou à un folklore local.

Tu dis que dès son origine après l’an 1000, notre littérature combine la raison et le sentiment mystique. Deux choses que la modernité considèrera généralement comme antinomiques.

Les pensées et les représentations conceptuelles sont toujours dans un sentiment mystique qui n’est pas de la simple fantaisie, mais représente une image du monde spirituel. Le romantisme allemand est aussi comme ça, mais, en Savoie, on  le constate dès les auteurs médiévaux qui sont très imaginatifs. Cela deviendra systématique avec François de Sales qui appelait à se représenter les anges, les fées du ciel, tout un imaginaire conforme à la doctrine chrétienne que l’on doit utiliser pour sa vie au quotidien. Mais on le retrouve déjà avec Amédée de Lausanne au XIIe siècle.

Amédée de Lausanne qui serait mort pour avoir refusé de revenir sur son vœu de chasteté…

Ses médecins lui avaient dit que, pour se soigner, il devait mettre fin à son vœu d’abstinence. Bref, ils lui demandaient de se masturber car éjaculer le guérirait. Mais il a refusé et est mort assez jeune. C’était un poète mystique qui voulait vivre le monde spirituel dans toute sa pureté. Il était obsédé par la virginité, la sainte vierge, et pensait que cette abstinence absolue serait pour lui la garantie de vivre dans ce monde divin.

Très fortement imprégnée de religion, notre littérature ne compte que très peu de romans ou de pièces de théâtre. Comment expliques-tu cela ?

Il n’y avait pas de marché pour la littérature en Savoie, ce qui explique la quasi-absence de romans et de pièces de théâtre. Les princes ont pendant un temps payé les poètes et les historiographes, mais, au XVIIIe et au XIXe, il n’y avait pas comme en France une presse qui permettait de vivre de ses romans en les publiant en feuilleton. C’est ce qui a donné des débouchés commerciaux aux romans français. Quant au théâtre, il était plus ou moins interdit car profane.

On a en revanche utilisé très tôt la langue française, inspirant ce qui allait se faire à Paris, que ce soit avec l’Académie florimontane, créée avant l’Académie française, ou avec Vaugelas qui a formalisé les règles de la grammaire française.

Afin de répondre aux Protestants, l’Académie florimontane et François de Sales ont essayé d’utiliser le français dans des domaines où l’on n’utilisait jusque-là que le latin.

On dit que l’Introduction à la vie dévote de François de Sales serait le premier livre écrit en français moderne, en 1609. Est-ce vrai ?

En évoquant en français la théologie et la morale catholique, il a utilisé une langue assez sobre qui a amené le français classique, avec une régularité de forme qui lui est propre. On peut donc en effet penser qu’il a créé cette formulation de la langue.

Vaugelas s’en est-il servi pour définir les règles de la grammaire française ?

On peut dire ça, et il a été repris par les philosophes moralistes de l’époque classique. Montaigne ou Rabelais, qui n’étaient pas des biens pensants, n’utilisaient pas ce français classique. Une langue académique, à la fois savante et populaire.

La langue française serait donc aussi savoyarde.

Il faut distinguer la langue parlée et populaire de la langue écrite par les écrivains. Mais qu’il s’agisse des poètes, des intellectuels, des juristes ou des magistrats, la langue française classique a été en grande partie inventée à la cour de Savoie.

Très peu d’auteurs ont en revanche utilisé la langue savoyarde.

C’était mal vu sous l’Ancien régime. On ne pensait même pas à l’imprimer, et on est passé directement du latin au français. Car c’était surtout les prêtres et les magistrats qui écrivaient. Ils utilisaient donc cette langue qui est devenu le français classique, mais pas celle qui était parlée communément par la population.

Reste qu’aujourd’hui, on parle à peu près comme François de Sales écrivait à l’époque.

On croit qu’on parle comme on nous l’a appris ! Un français académique, celui de François de Sales, de Vaugelas ou de François 1er. Mais quand on écoute les gens parler, c’est moins évident. Ils croient parler comme les livres, or ce n’est pas le cas.

Tu penses que l’on doit aussi la prononciation du r à Vaugelas. Comment en arrives-tu à cette hypothèse ?

Au début du XVIIe siècle, le r a évolué. Avant, on avait un r latin qui se prononce comme en italien, en le roulant sur la palet. Puis on s’est mis à le prononcer comme aujourd’hui à l’arrière du palais. On a dit qu’un homme venu à la cour du roi de France en serait à l’origine, et qu’il serait du Nord. Mais je crois que Vaugelas peut en fait être celui ayant amené ce r un peu plus allemand qui conviendrait aussi au fait que François de Sales voulait intérioriser la vie religieuse. Mettre le r au fond de la bouche, c’est une intériorisation qui correspond à l’image de l’honnête homme popularisé à Paris par les Bressans. Donc tout se recouperait, intérioriser la religion et moraliser le comportement humain. Ce r plus doux pouvait favoriser les relations sociales, et l’hypothèse me semble bonne, même si cela peut aussi être une coïncidence.

L’intériorisation de la vie religieuse prônée par François de Sales est aussi très pratique. Il développe une sorte de morale du quotidien.

Oui, et il faut la vivre dans son âme, en imaginant le bien et le mal, et en se les représentant.

Pour bien vivre selon ces principes, que doit-on faire ?

Des méditations à base d’imagination, avec le bon ange qui montre le chemin. Il s’agit aussi de concilier les obligations de la vie publique et les nécessités de l’ordre religieux, sans jamais tomber dans l’excès, qu’il s’agisse d’exaltation religieuse ou d’impiété de la vie mondaine. Il prône une vie religieuse, calme, sereine et intelligente, avec un sentiment naturel. Une vie normale. Rien à voir avec des Catholiques exaltés comme Léon Bloy.

Joseph de Maistre apparaît lui aussi plutôt exalté.

En tout cas bien plus que François de Sales, mais il a vécu à l’époque de la Révolution, dans le feu de l’action et des idées qui circulaient, avec des guerres, des empires qui tombent, la dynastie exilée. Cela le rend exalté, mais il garde toujours un humour, une chaleur et une richesse d’imagination qui l’empêchent de tomber dans l’excès et le fanatisme.  C’est d’ailleurs plus de l’effervescence que de l’exaltation.

C’est à lui que tu consacres le plus de pages. Le considères-tu comme le plus grand de nos auteurs ?

Sans doute, car c’est le premier auteur savoyard moderne, et il est à la base de la période romantique, à l’époque charnière qu’est la fin de l’Ancien régime. Avant Joseph de Maistre, les auteurs étaient surtout des ecclésiastiques. Avec lui, cela devient des laïcs, même s’ils défendent la religion. L’esprit reste, mais le style devient beaucoup plus spontané.

Selon toi, pourquoi Joseph de Maistre est-il perçu comme un affreux réac (voir ici), faisant figure d’auteur maudit (voir ici) ?

Car en France, la philosophie se fonde avant tout sur le rationalisme, alors que la sienne repose aussi sur l’intuition, l’imagination, la mythologie ou la théosophie. Ceci est considéré comme scandaleux par les Français. Il était intelligent tout en étant dans l’inspiration, mais, en France, il faut uniquement un enchaînement rationnel, comme avec Rousseau et Voltaire qui ne faisaient pas appel à des visions mystiques. Joseph de Maistre, lui, dit pénétrer un monde inconnu pour découvrir la volonté divine, ce qu’on peut accepter en poésie mais pas en philosophie ou en histoire. Voilà pourquoi on trouve ses écrits scandaleux et qu’on saute au plafond quand on l’évoque à Paris, là où on n’accepte que le rationalisme cartésien. Le fond du problème, c’est ça. Tout le reste, le politique ou l’idéologique, n’est que prétexte. D’ailleurs, même les Catholiques lui préfèrent Bonald qui ne prétend pas connaître le but secret de Dieu. De Maistre est bien trop romantique pour eux.

Très peu d’auteurs arrivant à concilier ces apparents contraires avec autant de brio, Joseph de Maistre serait-il l’écrivain ultime ?

C’est en tout cas un exemple de tentative de conciliation du rationalisme et de l’imagination mystique. Mais Sales aussi était comme ça. Et si lui n’est pas détesté, il est tout de même un peu méprisé pour ces mêmes raisons.

Est-ce pour cela que l’Education nationale n’enseigne pas nos auteurs aux jeunes Savoyards ?

Peut-être qu’un jour Paris comprendra l’intérêt de ce genre de démarche, mais comme on est dans une situation où il y a des dominants et qu’ils n’entendent en général pas les dominés… Il vaudrait mieux qu’il y ait moins d’étatisme dans l’éducation, et plus d’autonomie locale, comme dans l’Ancien régime. Non pas pour avoir une culture savoyarde dominante et absolue, mais afin qu’elle trouve plus de place et que cet esprit soit apprécié davantage pour son intérêt. L’esprit savoyard renvoie d’ailleurs à l’Asie où l’on mélange mythologie et approche scientifique. En fait, la Savoie, c’est un peu l’Orient de la France. Elle permet une ouverture de la francophonie vers un espace plus large.

Entretien : Brice Perrier


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