Après avoir fêté ses trente ans d'itinérance, and l’association Cinébus perpétue un cinéma traditionnel à l’heure du numérique. Rencontre avec son directeur, about it Eric Raguet.

Si l’amour se mesurait au nombre de kilomètres parcourus, order Eric Raguet décrocherait assurément le titre d’amant le plus impétueux du septième art. Voilà trois décennies qu’a travers son association Cinébus, ce Savoyard use la gomme de ces camionnettes aux quatre coins de la région. Il y projette sa passion sur écrans larges en apportant la lumière au plus profond de nos territoires endormies. Samedi 13 avril, alors que l’asso de cinéma itinérant soufflait ses 30 bougies dans l’incontournable citée cinéphilique de La Biolle, on est allé à la rencontre de son directeur, également président de l’Association des cinémas itinérants, Eric Raguet. Après une bonne tranche de comédie british (l’avant-première de Song for Marion en V.O), on se retrouve autour d’une table, doté d’un magnétophone flambant neuf, pour faire le point sur le cinéma itinérant à l’heure du passage au numérique.

Eric Raguet quand vous vous retournez, quel regard portez-vous sur ces trente ans de Cinébus ?

Je suis assez épaté. On fait quand même plus de 50 000 entrées par an, en 30 ans il y a plus d’un million deux cent mille spectateurs qui sont passés voir nos projections.  Bien sûr, c’est ce que fait parfois un film en six mois au niveau national et nous, on a mis 30 ans pour le faire, mais tout de même, ce n’est pas rien. Après, ce sont nos bénévoles qui ont fait que Cinébus a perduré. Aujourd’hui, nous sommes huit salariés et vous avez entre cinq et six bénévoles sur chacune des trente-cinq salles des pays de Savoie, ce qui fait tout de même entre 150 et 200 personnes concernées par cette activité. Certains sont dans les conseils d’administration, d’autres collent les affiches, ou s’occupent de leur salle. Il y en a qui ne sont mobilisés qu’une fois tous les 15 jours ou même une fois par mois quand la projection a lieu, mais s’ils ne sont pas là, ça ne se fait pas. Et si le public est au rendez-vous c’est surtout grâce à eux.

Quels souvenirs avez-vous de vos débuts à Cinébus ?

Je suis arrivé au tout début de l’aventure, en 1983. A l’époque on avait une douzaine de salles et j’étais le seul salarié, je n’étais encore qu’un modeste projectionniste, donc ce n’était pas facile…Ensuite, une deuxième personne a été salariée, mais ça a plombé les comptes tout de suite, parce qu’on n’avait pas forcément plus d’aides financières. Il y avait nos fonds propres, la Haute-Savoie qui nous aidait, et puis la Région qui nous a versé quelque chose comme 140 000 Francs qui nous ont permis de financer notre premier projecteur 35 mm. Il a fallu attendre d’autres subventions assez conséquentes pour la création d’un deuxième circuit et l’embauche définitive du fameux deuxième projectionniste.

Tout cela se passait au début des années 80, ça rappelle l’histoire des radios libres.

Oui, c’est vrai. Je suppose en effet que ça avait à voir avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. J’étais un peu jeune pour analyser le phénomène, mais c’était une période où il y a eu plus de moyens en termes d’éducation populaire, plus d’aide pour les assos. D’ailleurs pas mal de circuits itinérants sont nés à cette période, et d’autres qui étaient « en jachère » ont redémarré. Mais surtout le projecteur 35 millimètres est arrivé, et s’est démocratisé rapidement alors qu’on trouvait de moins en moins de film en 16 mm. Paradoxalement, cette évolution technologique a permis de relancer la machine.

Aujourd’hui, le cinéma itinérant se retrouve confronté à un nouveau défi technologique avec le passage au numérique…

Malheureusement, il y a certains circuits qui vont rester sur la touche. A Cinébus, on est professionnalisé avec de vrais techniciens qui touchent un peu à l’informatique. On a réfléchi à comment transporter ce nouveau matériel qui, paradoxalement, est plus lourd, plus encombrant, comment gérer les disques durs, etc.… Pour les autres structures gérées uniquement par des bénévoles, ce sera très dur. Je connais des petits circuits dans les Hautes-Alpes où c’est le garagiste du coin qui reçoit le film et qui le monte, en 35 mm. Ce sont de grosses bobines, c’est technique aussi, mais ce n’est pas très compliqué, c’est plus mécanique.  A la rigueur, vous mettez un bout de scotch pour assembler les pellicules. C’est un travail pour les manuels, alors que le numérique est plus abstrait, plus un truc d’informaticien. Après, c’est une question de formation des bénévoles, et d’anticipation des problèmes créés par cette nouvelle technologie. C’est pour ça qu’on a créé l’ANCI (Association nationale des cinémas itinérants), afin que ce soit une bourse d’échanges d’idées et de techniques entre nous. Et de pouvoir accompagner les plus modestes qui auront besoin d’aide pour passer ce cap.

Aujourd’hui, quel est le regard sur le cinéma itinérant ? Ne sentez-vous pas comme une sorte de mépris ?

Ben… dans certaines réunions, je me suis entendu dire qu’on était les romanichels du cinéma. J’avais répondu que ce n’était pas très sympa pour les romanichels ! Régulièrement, on nous accuse de faire des projections de mauvaises qualités. On nous critique dans des salles qui ne répondent pas à toutes les normes en vigueur, comme la hauteur de plafond, ou le fait qu’on diffuse dans des salles aux murs blancs qui renvoient la lumière… C’est vrai qu’en 35, on n’avait pas toujours de bonnes copies, que lorsque l’on a commencé, l’écran était parfois un simple drap blanc, mais tout ça, on a arrêté, il ne faut pas faire les choses au rabais, il faut être professionnel. Mais il n’y a pas que ça. Ceux qui nous critiquent ont un regard biaisé, ils voient ça uniquement par la lorgnette du cinéma et de la technique, alors que pour nous, l’aspect animation, le lien social qui est maintenu dans le milieu rural, est primordial. On essaie de leur faire entendre cela, mais ils nous répondent que nous ne respectons pas l’œuvre de l’artiste, le travail de l’auteur. Moi, je vais parfois dans des cinémas homologués où l’œuvre n’est pas toujours très respectée non plus…

Considère-t-on que vous avez un problème de légitimité ?

L’histoire du cinéma est intimement liée à l’itinérance. Le cinéma est né en 1895, les premières projections étaient surtout foraines, car il n’y avait pas de salles de cinéma à proprement parler. Ensuite, il y a eu l’apparition de ce que l’on a appelé les tourneurs, des indépendants qui tournaient à droite et à gauche dans les bistrots avec leur propre matériel, leur camionnette et cinq ou six films dedans. Ils allaient de village en village, sans savoir où ils seraient le lendemain ou le surlendemain, et dormaient chez l’habitant. D’ailleurs, quand les premiers circuits réguliers ont débarqué, les anciens tourneurs disaient qu’on tournait en rond, parce que les circuits étaient toujours les mêmes… Donc vous voyez, notre légitimité est historique.

A l’heure du home cinéma et du téléchargement sur le net, vous voyez l’avenir comment ? N’avez-vous pas peur d’être ringardisé ?

Non, je ne pense pas, je ne ressens pas ça du tout. Tout à l’heure, une dame m’a interpellé en me disant : «  Moi, de toutes façons, je vais au cinéma à Taninges, parfois je ne sais même pas ce que je vais voir, mais je sais que je vais retrouver les copains. » C’est ce que j’appelle venir au cinéma les yeux fermés. Bon, c’est pas pratique quand on va au cinéma ! Mais c’est tout à fait notre esprit. Il n’y a pas que le film, c’est aussi une sortie. On avait fait une étude sur l’échelle de la région, et les critères de la fréquentation des circuits itinérants étaient : 1) le tarif, 2) la proximité, 3) le choix des films, et juste après : participer à la vie du village. Je ne trouve pas que ce soit ringard, ça, comme valeur. Alors le home-cinéma, c’est un problème pour tous les cinémas. Bientôt, on aura la 3D à la maison, mais nous ne faisons pas une course à l’armement, on propose autre chose. Pour l’avenir, le numérique va nous servir à avoir la même image que dans les multiplexes, on ne pourra plus dire que l’on fait des projections au rabais. On pourra également mieux anticiper nos programmations en débloquant après les cinq semaines de délais légal qui suit leur sortie, alors qu’avec le 35 mm, on était contraints d’attendre qu’une copie soit disponible, et qu’on nous l’envoie. Depuis deux ans, l’ANCI a fait beaucoup aussi pour notre reconnaissance. Maintenant, on compte un peu plus, on est un peu plus à égalité avec les autres acteurs du monde du cinéma. Les élus, eux, nous reconnaissent et nous apprécient. Les députés, les sénateurs montent au créneau pour nous défendre parce qu’on œuvre sur leur terrain, dans leur canton. Quant à nous, il faut qu’on revendique notre différence. Le cinéma itinérant est unique. Et on fait partie du paysage culturel.

Propos recueillis par Frédéric Delville

 

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