Après le départ du Tour de France, treat retour aux aventures en roue libre de Jeannot. Arrivant à Bellevue, viagra 100mg il délaisse les chariots pour la luge. Jusqu'à ce que passe la grande boucle...  ??

En 1946, tout en conservant la gérance de « l’Etoile des Alpes » de Maché, ma mère obtint un logement social sur les hauteurs de Bellevue, dans la première cité HLM de France construite au début des années 30. Avec leurs toits en pente recouverts de tuiles, ses bâtiments ressemblaient à de vraies maisons. On n’en comptait qu’une petite vingtaine de 3 étages seulement. Chacun avait deux entrées avec deux appartements par paliers, soit 12 appartements par immeuble. Cela nous changeait agréablement du taudis de Maché où il fallait traverser la rue et grimper un escalier très étroit pour aboutir sous des combles dans deux toutes petites pièces, étouffantes l’été, glaciales l’hiver.


« Jeannot ! Paule ! »

Chaque matin et chaque soir, sauf le dimanche et le lundi, ma mère devait effectuer deux bons kilomètres de trajet à pied dont un avec mon petit frère dans une vieille poussette, sur un chemin escarpé, très glissant à la saison froide, appelée la montée Valérieux. Elle confiait Henri à une crèche située au bas de la pente, près de l’école Caffe, mon école. Malgré ce handicap, au logement insalubre de notre faubourg, elle préférait ces hauteurs, surnommées par les Chambériens « la colline » où l’air était plus pur, la vue plus belle et l’appartement beaucoup plus agréable. Pour ma sœur Paule et pour moi, une autre vie commençait. Le soir, c’est nous qui récupérions Riquet à la crèche. Grâce à nos efforts, sa poussette battait des records de vitesse, les copains de classe nous aidant à la tracter ou à la soulever quand le chemin se muait en escalier. Au début, le petit hurlait de frayeur. Les semaines passant, il prit heureusement l’habitude d’être aussi sportivement transbahuté et ses charmants babillages accompagnèrent peu à peu nos efforts.

Arrivée au pied de notre immeuble, rue Lucien-Chiron, notre grand-mère marseillaise venue finir ses jours en Savoie chez sa fille, le récupérait et nous donnait notre goûter. Aussitôt après le merci exigé par l’aïeule aux yeux couleur de ciel, nous dévalions les escaliers pour retrouver nos nouveaux copains, les Claraz, Battiston, Certino, Heppe, Bergougnoux, Ravachol. Quartier libre jusqu’à 19 heures, heure du dîner. De la fenêtre la voix chantante de Pauline, que nous appelions mémé, battait le rappel. « Jeannot ! Paule ! »

Nous avions intérêt à être dans les parages et à obéir illico à cet appel. Quelques minutes de retard, et c’était le « coucher sans souper », dure punition en ces temps de restrictions où les crampes de la faim nous tourmentaient parfois. Sur ce plan, Marius, qui après la guerre avait trouvé un emploi de cantonnier, était d’une intransigeance inflexible. A 7 heures nous devions être tous à table en cercle autour de lui. Seule ma mère qui fermait son épicerie à huit heures échappait à ce rituel. C’est pour pouvoir mieux s’occuper de nous, qu’elle se décida - au vu de nos piètres résultats scolaires - à quitter l’Etoile des Alpes qui lui prenait beaucoup trop de son temps. Elle n’y gagna pas au change. Déjà à cette époque si l’on voulait vraiment du travail, il ne fallait pas comme on dit chez nous « péter plus haut que son cul » et hésiter à prendre ce qui se présentait. Elle trouva une place de femme de chambre à l’Hôtel du commerce, rue Vieille-Monnaie. Ainsi, elle put être à la maison dès six heures du soir et c’est sa voix un peu aigre qui remplaça, dès son arrivée, le timbre plus musical de sa mère. « Paule, Jeannot ! »

Le serpent de luges

Nous perdîmes ainsi, à notre grand désappointement, une heure de récréation chaque jour pour faire nos devoirs. C’est qu’à Bellevue, nous n’avions pas que les dédaléennes allées du Faubourg pour jouer. La cité ayant été construite entre les premiers lacets du col du Granier, nous avions toute une montagne à explorer avec ses vals, ses forêts, ses pâturages, ses cascades, ses champs, et surtout ses vergers que notre gourmandise nous poussait à aller visiter au risque d’être canardés par les fusils des paysans aux cartouches bourrées de gros sels. Ça ne tue pas, mais croyez-moi ça brûle et nos fesses en ont fait plusieurs fois la piquante expérience. 

Notre terrain de jeu favori, au bout de notre rue, à deux pas de chez nous, s’appelait le pré des vaches, et à la grande fureur du bakan (paysan) qui le possédait, nous disputions âprement nos espaces ludiques à ses bestiaux qui allaient brouter plus loin. La place ne manquait pas et la manie des clôtures n’était pas encore vraiment entrée dans les mœurs des propriétaires.

Les chariots à Bellevue ne firent pas florès. En raison des dangers de la circulation, la route nous était rigoureusement interdite, par tous les adultes et surtout par les gendarmes et les agents de police dont deux étaient nos voisins immédiats. Or les roulements à billes ne fonctionnent pas sur l’herbe ni sur les chemins de terre. Durant les beaux jours, donc, à l’aide de cartons ou de cagettes, nous pouvions glisser à toute vitesse dans les champs les plus pentus, jusqu’au bas de la ville. Bien que stupéfiantes, nos fréquentes pirouettes étaient sans danger. Notre grand défi, plus sportif que celui des chariots de Maché, c’est l’hiver qu’il avait lieu à Bellevue. À partir de décembre, une neige abondante recouvrait toute la ville et la route du col se fermait certains jours à la circulation. Or si nous n’avions pas encore de vélo, nous avions tous des luges achetées à bas prix par nos parents chez des videurs de greniers, de vieilles luges longues et bien lourdes aux patins équipés d’armatures de fer pour les rendre plus glissantes. Quand enfin nous pouvions grimper librement en les tirant derrière nous jusqu’au pied de la montagne après des heures et des heures de marche difficile dans une poudreuse qui avalait à chaque pas, les 2/3 de nos jambes, nous les accrochions les unes derrière les autres. Elles composaient ainsi un long serpent coloré comme un dragon chinois qui après quelques frémissements d’hésitation s’élançait sur la pente.

Plus d’une fois j’ai été l’homme de tête, celui qui était censé guider 12 kilomètres plus bas notre intrépide reptile, mais c’était sans compter sur les pieds de ma sœur. En cherchant à freiner, elle me faisaient parfois dévier de ma trajectoire et nous entraînaient vers des ravins qui faisait littéralement exploser notre bolide en nous projetant dans les airs. Par bonheur la neige amortissait nos remarquables chutes. Ensuite, que de temps pour retrouver tout le monde, rassurer les éclopés, redonner de l’audace aux plus timorés et raccrocher les wagons. Jamais griserie ne fut aussi forte que cette descente collective du Granier où le vent sifflait à nos oreilles déjà bercées par le crissement de la neige vierge sous les patins de quinze luges reliées entre elles pour le meilleur et pour le pire. 


Envoutés par la petite reine

En juillet 1947 un événement d’une importance considérable allait bouleverser nos jeunes vies. Le premier tour de France de l’après-guerre vint, lui aussi, escalader et descendre les pentes de notre Granier et une foule énorme s’amassa sur la route du col pour voir passer les coureurs. J’ai encore en tête le tintamarre des avertisseurs de la caravane, le tumulte des haut-parleurs, les visières jaunes de Ricard, les crayons, les stylos, les ballons qui volaient vers nous. Soudain la route se vida et un silence de plomb s’abattit d’un coup. Alors de loin, déferla comme le roulement d’une vague, les ovations du public.


- Allez Brambilla !


- Lazarides !


- Vietto ! Vie-tto !


Et puis, le nez dans le guidon, un petit bonhomme casqué de cuir apparut. C’était Robic, le Breton qui avait déjà un surnom.


- Allez, vas-y Biquet !


À dater de ce jour, les chariots, les luges et les vieilles bécanes, même celle de mon père pourtant originale, nous semblèrent obsolètes. La petite reine nous avait envoûtés. Nous venions de découvrir que la bicyclette n’était pas qu’un simple moyen de transport, qu’elle était aussi un outil de compétition glorieux avec déjà ses héros et ses légendes. Nous rêvâmes tous de devenir champions cyclistes quand nous serions grands, mais de futurs champions sans vélo, ça ne tient pas la route…

Jean Bertolino

 

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