Retrouvons un peu d'innocence canaille avec le petit Jeannot. Le voilà à la fin de la guerre, sildenafil quand faute de vélo il s'élançait du haut de Maché sur son chariot. Direction le caniveau !

Il ne restait plus beaucoup de vélos disponibles en 1945. Les troupes débandées de la Wehrmacht en avaient chapardé un bon nombre. Celui de mon père, dosage peut être parce qu’il était de vieille origine allemande, ampoule avait miraculeusement échappé à la rafle, contrairement à celui de ma mère, pourtant moche et instable. Cela dit, Je ne pense pas que son voleur ait fait beaucoup de kilomètres avec. Sa roue arrière voilée n’a pas dû tenir la distance et, à mon avis, il n’avait sans doute pas dépassé Aix-les Bains quand il s’est fait mettre la main au collet par les Forces Françaises libres. Après la guerre, nous les enfants, rêvions de posséder un vélo, mais son prix en faisait un objet de luxe et seuls les rejetons de milieux aisés en avaient un. Alors, pour compenser cette privation, hélas due à l’impécuniosité de nos parents, nous, les matiérauds, sommes devenus experts dans la fabrication de chariots à roulettes qui n’exigeaient aucun investissement particulier.


Chantiers pour enfants sages

Pour les matériaux de construction, nous faisions appel à de généreux donateurs. Ce sont les menuisiers de notre faubourg qui nous fournissaient en vieilles planches et en traverses de bois destinées à servir de supports ou de guide. Le garagiste Guiguesson de la rue Jean Pierre Veyrat nous approvisionnait en vieux roulements à billes et en écrous. Bientôt, dans le fond des allées, des chantiers de construction firent entendre leurs coups de marteau, le crissement des limes et des râpes, le tout ponctué de cris, de rires, et de chants joyeux. Nos parents n’en revenaient pas. Jamais nous n’avions été aussi sages. Pendant la construction de nos futurs bolides, nos lances pierres restèrent cachés dans les armoires. Il n’y eut aucune vitrine fracassée, aucun isolateur de porcelaine brisé et les rats qui gîtaient sur les bords de la Leysse, notre rivière locale, connurent un cessez le feu inespéré qu’ils mirent à profit pour se reproduire.

Le premier championnat

Notre venelle se hissait jusqu’à la Croix des Brigands, un lieu dit effectivement fiché d’une croix, que nous imaginions avoir été jadis le repaire de bandits spécialisés dans l’attaque des diligences en provenance de Lyon. Grande sera notre désillusion quand notre curé nous révélera que ce n’était que le patronyme de la famille qui possédait jadis les hautes terres maraîchères de la colline devenues le bout du faubourg Maché.
C’est de là, qu’une fois nos bolides achevés, nous nous élançâmes, les plus audacieux en se mettant à plat ventre, avec l’intention d’atteindre intact la place Maché terminus de notre premier championnat de chariot à roulette. Le mien, je l’avais prévu très long pour pouvoir emmener ma sœur avec moi, en me disant que plus nous serions lourds, plus nous irions vite. Eh, oui, sans rien connaître des lois de la gravitation, je m’étais aperçu, lors des essais, qu’avec un passager assis derrière moi, je battais les compétiteurs solitaires même quand ils s’allongeaient sur leur planche pour éviter le frottement de l’air. Faut pas croire. Ça gamberge sec les gamins à 9 ans. Faute d’avoir été informé, aucun adulte n’assistait à notre départ. En nous suppliant d’être prudent nos mères nous auraient coupé notre élan et en nous conjurant d’être les meilleurs, nos pères nous auraient poussé à la faute et instillé en nous un sentiment de nullité en cas de défaite. C’est donc en toute liberté d’esprit mais avec beaucoup d’appréhension que débuta la compétition.

Des éclopés ovationnés

« Fous tes pieds devant moi ! », hurlais-je à ma sœur qui nous ralentissait en les laissant trainer au sol. Les miens posés sur la barre transversale mobile, assuraient la direction du véhicule et mes mains serraient la ficelle qui faisait également office de guide. Hélas, nos engins dépourvus d’amortisseurs furent mis à rude épreuve par les pavés. Très vite, ils se muèrent en tape-culs redoutables. Plus nous prenions de la vitesse, plus ils devenaient incontrôlables. Alertés par les chahuts de nos roulettes, nos cris, et nos culbutes, les commerçants et leurs clients s’alignèrent le long des façades pour contempler éberlués les spectaculaires carambolages que leur offraient nos inconscientes témérités. A trois reprises ma sœur et moi atterrîmes durement dans le caniveau, éraflant à chaque fois nos coudes et nos genoux. Fort heureusement nous n’étions pas les seuls. Les Debarry, Revel, Sabolo, Roux, Chéricci connurent les mêmes déboires. Ce jour là, aucun d’entre nous n’atteignit la ligne d’arrivée située devant la maison des Gaja et la montée Saint Dominique. Il n’y eut donc pas de vainqueur, rien que des éclopés qui, en claudiquant vers le dispensaire des bonnes sœurs sur la place de l’église pour aller faire panser leurs plaies, reçurent pourtant les ovations d’un public ravi par ce divertissement imprévu.

Jean Bertolino

 

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