Notre grand reporter à la retraite revient de Cuba où il a passé un temps délicieux auprès d'un peuple attachant. Oubliez les affaires et les élections avec sa chronique touristique.

Enchanté de mon séjour à Cuba, je voulais vous en parler. Et d'abord de La Havane. Dès que l'on débarque dans cette capitale baroque de pied en cap, on est comme hypnotisé par son anachronisme tropical. La surprise vient d’abord des rues, bordées de maisons à mille lieues de la symétrie hausmanienne. La capitale cubaine affiche sans complexe ses fioritures pléthoriques, ventrues, gourmandes enrichies de couleurs à faire rougir de honte un pastelliste européen. Ici les façades plantureuses du 19e siècle éclaboussent la ville de leur teintes bleues, jaunes, ocres, vertes, qui happent le regard pour ne plus le lâcher. Les rues encombrées de voitures américaines datant des années 50 sont au diapason. Cadillacs, Lincolns, Chevrolets, Olsmobiles opposent aussi à plaisir la palette de leur carosseries rétros dont beaucoup, lustrées avec un soin maniaque par leur propriétaires, rutilent au soleil.

Une cité, et puis une autre

Il y a aussi les vieilles places entourées de demeures plus anciennes, coloniales, avec de hautes fenêtres, de grandes portes, de ravissants balcons de bois peint en bleu ou vert pale et de larges auvents. Elles datent du 18e, époque où Cuba était la plus grande productrice de sucre du monde. Enfin, l’Espagne des conquistadores est toujours très présente avec ses puissants bâtiments à colonnes, ses bastions, ses murailles crénelées parées de canons assoupis et ses édifices religieux remarquables.

Moins élancée que ses sœurs d’Espagne, la cathédrale, plus large que haute, bien plantée dans le sol, comme indéracinable, affime par son assise une volonté de pérennité. Deux places plus loin, nettement moins écrasante, l’église de Saint François d’Assise, sous les éclairages rasants de la nuit, révèle un charme qui nous incite à la contemplation.

Si on prend un peu de hauteur, on découvre une autre cité. Certaines terrasses d’hôtels nous révèlent une réalité qui n’aime pas la lumière et se terre dans d’étroites venelles ou des cours intérieures délabrées : batisses noircies aux murs lépreux, aux fenêtres branlantes, aux balcons incertains qui entachent comme des dents carriées l’éclat de la vieille ville.

Au bord de la mer, le fameux Malecon, promenade réservée aux gens fortunés avant la révolution castriste, et tous les quartiers alentour, affichent les vestiges délabrés de palais qui furent naguère splendides mais qui, aujourd’hui, évoquent des carcasses d’immeubles victimes d’affrontements urbains. Castro a effectivement logé les déshérités dans les demeures des nantis mais ne leur a pas donné les moyens de les entretenir. Résultat, en un demi-siècle à peine, elles se sont muées en taudis. Par bonheur, La Havane et plusieurs autres agglomérations cubaines viennent d’être classées par l’UNESCO au Patrimoine mondial. Les pauvres sont donc actuellement relogés à l’écart de ce quartier jadis huppé, dans des immeubles décents, j’espère. Les burins des maçons ont entrepris de décoller les vieux stucs, de piqueter les façades avant de les restaurer ce qui contribue à accentuer cette impression de déambuler dans une cité fracassée.

Un peuple solaire

Qu’elles soient minces ou imposantes, jeunes ou moins jeunes, les femmes affichent sans complexe leurs formes avantageuses dans des vêtements très moulants et les rues grouillent de vénus callipyges à même de réveiller les sens des veillards les plus cacochymes. Je comprend mieux pourquoi Compay Segundo à plus de quatre vingt dix ans songeait sérieusement à se remarier. Les hommes aussi sont de sacrés gaillards et aiment les tee-shirts qui épousent leurs muscles. Bref, le peuple cubain est un peuple solaire et sensuel, imprégné d’une joie de vivre communicative. Mais attention, pas d’aveuglement naïf ! La misère, si tant est qu’elle est plus douce au soleil - à en croire Aznavour -, se révèle à la tombée de la nuit quand les SDF, discrets le jour, viennent dormir sous les portes cochères et dans les nombreux solliciteurs qui tendent discrètement la main aux touristes.

Certains débrouillards, plutôt que de mendier ont créé un nouveau business. Ils se pavanent dans les rues en costume créole de la « belle époque » et font payer l’équivalent d’un dollar la photo. Je les ai surnommés les Photo-dinéros. D’autres, comme chez nous, se tranforment en statue, mais à la Havane, elles ont l’air si réelles, si authentiques, qu’à plusieurs reprises j’ai du les toucher pour me rendre compte qu’elles n’étaient ni en pierre, ni en bronze, ni en alluminium. Or qui touche, paye ! C’est normal. Cuba est aussi le pays des dames-pipi. Où que vous soyez, vous n’y échapperez pas, sauf si vous choisissez, comme les chiens, le tronc d’un arbre ou le bord d’un trottoir. Enfin, il y a les musiciens-chanteurs qui vivotent en jouant dans les rues.

Le blocus en musique

Ici la musique est partout et on revit à chaque pas ou presque l’ambiance du film de Vim Wenders « Buena Vista Social Club ». Les images d’Ibrahim Ferrer ou de Compay Segundo hantent nos mémoires. Sur le boulevard Obispo, près de la place d’armes, de vieux cubains à la même dégaine grattent en groupe sur leurs guitares ou agitent des maracas en fredonnant en chœur des salsas qui incitent les nombreux passants à des déhanchements rythmés. Dans tous les cafés et les bars, des groupes égayent les consommateurs et tous les soirs la foule se presse devant la Bodeguita del Medio, à deux pas de la cathédrale, pour tenter d’accéder au bar, hanté naguère par Hemingway, afin d’y déguster un mojito en écoutant les meilleurs groupes de la ville.

Le blocus du pays par les Etats-Unis est un scandale et je ne félicite pas Obama de ne pas y avoir encore mis un terme.

Sur les traces du Che

Bon, je ne vais pas vous décrire chaque ville cubaine que nous avons visitée. Il y eut Trinidad, Vinales, Cienfuegos, Sancti spiritu, Camaguey, et enfin Santa Clara ou Villa Clara, la ville du Che. C’est là, en effet, que le Che, en décembre 1958, a fait dérailler le train blindé du dictateur proaméricain Batista. Ce fait d'armes fut une victoire décisive qui entraîna directement la chute et la fuite du tyran corrompu qui avait fait de son pays un refuge pour les pires des mafieux de la Cosa-Nostra, lesquels avaient transformé la belle île en lupanar géant. Bref, l’ami Fidel devait une fière chandelle à son compagnero argentin qui, après avoir été un ministre aimé du peuple, se souvint à temps qu’un vrai révolutionnaire n’était pas fait pour s’engraisser à la tête d’un pouvoir, fût-il communiste. Il abandonna tous ses titres, y compris sa nationalité cubaine gagnée de haute lutte, pour aller tenter de créer un, deux, trois Vietnam en Amérique Latine. Traqué par la CIA qui le localisa en Bolivie, il fut pourchassé, trahi et assassiné par les séides du dictateur d’alors, le général Barrientos, grand ami des Américains. Ses cendres furent renvoyées à Cuba et un imposant monument à sa gloire a été édifié sur le lieu de ses exploits, à Santa Clara. C’est presque un mausolée mais pas pour lui seul. Les cendres de tous ses compagnons morts au combat entourent les siennes. Un émouvant musée raconte en image sa brève et édifiante existence, mais, hélas, il est interdit de prendre des photos. Des visiteurs venus du monde entier se pressent en ce lieu, grand sanctuaire laïque à la gloire du comandante Guevara mais aussi énormément de Cubains pour lesquels il est désormais un héros immortel.

Les despotes lassent à la longue

Fidel Castro est très loin d’avoir cette popularité auprès des jeunes qui aimeraient jouir de plus de liberté. Impossible pour eux d’avoir officiellement Internet ou les moyens de se déplacer à leur guise dans le pays. Pourtant, c’est vrai, grâce à l’école, la jeunesse cubaine est, je pense, beaucoup plus cultivée que la nôtre. Leurs médecins sont pointus et gratuits. À l’œil, façon de parler, j’ai été me faire recoller à Santa Clara une de mes incisives qui s’était fait la malle par une très charmante dentiste qui en prime s’est exprimée dans un français à l’accent délicieux. Mais les despotes, même les plus éclairés, finissent à la longue par lasser ceux qui les subissent. Je crains qu’à la mort de Fidel, l’évolution de ce cher pays n’aille pas dans le bon sens et que les mafias, longtemps écartées, renaissent de leurs cendres comme des phénix maléfiques. Difficile d’échapper aux tyrannies : quand elles cessent d’être idéologiques, elles deviennent économiques, ce qui n’est pas mieux. Bon, oublions ces considérations et laissons-nous emporter par le charme de ce pays, le sourire de ses écoliers, la beauté de ses villes, la gentillesse et l’alacrité de son peuple.

Jean Bertolino

 

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